Irak

Pour les Kurdes, Halabja fut un génocide

Il y a vingt-cinq ans, l’armée de Saddam Hussein lâchait des gaz chimiques sur la ville et sa région dans le nord-est de l’Irak. Erbil commémore ce massacre de civils et voudrait que la tuerie soit internationalement reconnue

Les photos montrent des gens qui courent aveuglés, affolés, se frottant les yeux pour recouvrer, en vain, la vue. Des corps inanimés aussi, sans traces de blessures. C’était entre le 16 et le 19 mars 1988 à Halabja, dans les montagnes du nord-est de l’Irak, à la frontière iranienne. Une région peuplée essentiellement de Kurdes. En quelques jours, des milliers d’habitants furent tués par des armes chimiques. Aujourd’hui, le gouvernement d’Erbil, la capitale de la région autonome du Kurdistan, commémore les 25 ans de ce massacre, qui fit quelque 5000 morts. Il voudrait que la tuerie d’Halabja soit internationalement reconnue comme un génocide.

Mohamed travaillait sa terre lorsque les jets irakiens ont surgi dans un vrombissement: «Des dizaines d’explosions, mon village était sous les bombes. Alors j’ai couru, le plus vite possible. Je pleurais, criait. Ma famille était au village.» En 1988, après huit ans de guerre contre l’Iran, l’armée irakienne prend le dessus. Saddam Hussein décide alors de s’en prendre aux Kurdes, en rétorsion du soutien que ces derniers auraient apporté à l’ennemi. Pour les punir, aussi, de leurs velléités indépendantistes. Il charge son cousin, tour à tour ministre de la Défense et de l’Intérieur, Ali Hassan al-Majid, connu sous son sobriquet d’«Ali le chimique», d’anéantir les Kurdes. C’est le début de l’Anfal, le massacre des Kurdes. Durant sept mois, de février à août 1988, 182 000 Kurdes seront tués, beaucoup d’autres blessés, aveuglés, mutilés, déportés.

Silence insoutenable

Des armes chimiques sont utilisées massivement durant l’Anfal, à Halabja notamment. Il s’agit de gaz mortels et aveuglants. Saddam Hussein n’est pas encore, à l’époque, l’ennemi de l’Occident qu’il deviendra ensuite, et le monde entier ferme les yeux sur le massacre. Un silence insoutenable. Depuis, un consensus s’est fait sur les atrocités commises par le régime de Saddam Hussein, mais le gouvernement d’Erbil voudrait une reconnaissance diplomatique du génocide.

Les autorités ont mis les petits plats dans les grands pour une opération de charme. Des centaines d’invités du monde entier, trois jours de cérémonies et de conférences. Le président de la région autonome, Massoud Barzani, donne le ton à l’ouverture: la reconnaissance du génocide est à l’ordre du jour, mais aussi les enjeux politiques, alors que la tension entre les gouvernements kurde et irakien est à son comble: «Nous ne plierons pas face à Bagdad, il en va de la survie du Kurdistan.» L’auditoire se lève respectueusement. Suit l’ancien ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, qui, avec emphase, décrit l’horreur: «Avait-il le droit de tuer son propre peuple? Non! Personne n’a le droit de tuer son propre peuple.» Tonnerre d’applaudissements. A la pause déjeuner, dans un salon feutré, il revient sur la question du génocide: «Tant de peuples revendiquent une reconnaissance diplomatique de tel ou tel génocide. Je ne suis pas sûr qu’on doive le faire.» L’hôte d’honneur du président s’est bien gardé de déclarer cela devant l’auditoire.

Dans les rues animées d’Erbil, chalands et vendeurs ne montrent guère d’intérêt pour ce sombre passé. Pour Mohsen Omer, professeur de littérature à l’Université de Salahaddin d’Erbil, l’immense majorité des Kurdes sont, soit pris dans les difficultés du présent, soit résolument tournés vers l’avenir: «Les tensions politiques actuelles avec Bagdad les intéressent, car il y a des risques majeurs de conflit. Mais Halabja n’est qu’un épisode de l’histoire douloureuse des Kurdes. Il y a eu beaucoup d’autres massacres.» Un activiste qui défend les victimes d’Halabja parle, lui, de déni: «L’histoire n’est pas aussi rose que les autorités voudraient le faire croire. Les victimes furent longtemps délaissées, et même accusées de soutenir des groupes terroristes.»

Le 28 février, les parlementaires britanniques ont formellement reconnu le génocide des Kurdes. Safeen Dizayee, le porte-parole du gouvernement d’Erbil, s’en félicite pour la mémoire des victimes, mais aussi parce que le martyr des Kurdes donne sa légitimité à leur désir de rester autonomes, au moment où Bagdad tente de rogner leurs prérogatives.

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