les 15 ans du «temps»

«Prier ne suffit pas, il faut étudier!»

Interview exclusive avec le dalaï-lama, qui réagit aux immolations qui se multiplient au Tibet en protestation contre la répression chinoise et explique le dialogue qu’il a entrepris avec les milieux scientifiques

Le Temps: Plus de 100 Tibétains se sont immolés. A ce jour, vous n’avez ni soutenu ni condamné ces gestes. Comment le chef spirituel des Tibétains peut-il rester neutre face à une telle révolte contre l’occupation chinoise?

Dalaï-lama: Cette question a des implications politiques très sensibles. J’ai déjà pris ma retraite comme personne [en tant que chef temporel]. J’ai ainsi mis un terme à une tradition vieille de près de quatre siècles. L’institution du dalaï-lama voulait qu’il devienne automatiquement à la fois chef spirituel et temporel. C’est terminé. Au moment de la première immolation, j’ai exprimé ma grande tristesse. Depuis, j’ai réfléchi sur leur effet et leur cause réelle. Et j’ai décidé de ne pas encourager de tels actes. Ma position reste la même. Je suis un porte-parole libre pour le peuple tibétain. Je ne suis plus un dirigeant. Je considère que les Tibétains vivant au Tibet sont mon patron. Ces suicides, les personnes en ont décidé. Elles ne sont pas saoules. Elles n’ont pas de problème familial. Elles décident pourtant de sacrifier leur vie. C’est leur décision. Comment pourrais-je dire à mon patron de faire ceci ou cela? Moralement, je ne le peux pas. Ici, nous sommes libres. Au Tibet, il y a réellement des situations désespérées. Les raisons en sont diverses. Ces personnes ont choisi de raccourcir leur vie plutôt que d’endurer de longues souffrances. Logiquement, oseriez-vous dire: «Oh, vous devriez souffrir davantage!» C’est très difficile. Donc je me tais (So I stay quiet).

– Pékin dit que vous êtes l’instigateur de cette campagne.

– Dès le début des heurts, en 2008, le premier ministre chinois nous a accusés. J’ai répondu: envoyez-nous vos officiels pour enquêter ici, à Dharamsala. Toutes nos archives, tous nos documents de tous nos bureaux, et tous mes discours tenus aux Tibétains venus du Tibet que je rencontre sont enregistrés et disponibles. Aucune réponse. Le gouvernement chinois devrait aussi permettre aux médias étrangers de se rendre au Tibet. Si ces choses sont fomentées depuis l’étranger, le gouvernement chinois doit le démontrer, fièrement, en invitant tout le monde à voir que ces choses ont démarré depuis ici. Mais il ne l’a jamais permis. Pourquoi? La presse suisse – un pays neutre – devrait aller au Tibet pour enquêter, c’est important. Ce n’est pas une question politique, mais de justice.

– Ces immolations ne sont-elles pas en contradiction avec l’enseignement du Bouddha qui prêche la compassion, y compris pour ses ennemis?

– Tout dépend des motivations individuelles. Nous ne pouvons pas généraliser. Durant la guerre du Vietnam, par exemple, des moines se sont immolés. Pendant la Révolution culturelle chinoise, un abbé de l’important monastère Famensi s’est immolé alors que les Gardes rouges menaçaient. Selon les principes bouddhistes, si cela répond aux soucis du dharma et du bien-être des gens, c’est vertueux. En ce moment, il y a trop de colère, de haine, c’est mauvais. Il faut juger au cas par cas.

– L’immolation d’un Tunisien a transformé le monde arabe. Plus de 100 Tibétains ont fait de même sans aucun résultat. Cela signifie-t-il que la situation au Tibet n’est pas mûre pour le changement?

– Comme je vous l’ai dit, je doute que ces actions puissent avoir un effet. Prenez un autre exemple récent, la Syrie où il y a plus de 70 000 morts, dont beaucoup d’innocents, des femmes, des enfants. Tout le monde se sent concerné. Mais du fait du désaccord de la Russie et de la Chine, les Nations unies ont les poings liés. C’est politique. La politique de puissance est le facteur clé. C’est la même chose pour le Tibet. La Chine est désormais très puissante, c’est le problème.

– Comment interprétez-vous le silence de la communauté internationale? Faudra-t-il attendre 1000 immolés pour qu’elle s’empare de la question tibétaine?

– Je ne sais pas. En fait, depuis 1956 jusqu’à aujourd’hui, selon des chercheurs chinois, il y a eu plus de 300 000 ou 400 000 morts au Tibet. Et avant cela, il y a déjà eu beaucoup de victimes. Un exemple: selon les documents militaires chinois, de mars 1959 jusqu’à septembre 1960, les opérations militaires au Tibet central ont provoqué la mort de 78 000 Tibétains. A l’époque, la communauté internationale n’a rien dit. Peut-être y avait-il un problème d’information. Aujourd’hui de plus en plus de voix en Chine disent qu’un changement politique est nécessaire. Le premier ministre Wen Jiabao a même une fois déclaré publiquement que la Chine avait besoin d’un système démocratique à l’occidentale. Mais son pouvoir est limité. Et rien ne s’est produit. A mes amis chinois, je dis: la Chine est le pays le plus peuplé, c’est un pays ancien, cultivé, les Chinois travaillent dur, ils sont réalistes. La Chine peut faire une contribution significative et constructive pour un monde global. Pour obtenir le respect et la confiance du monde, il faut la transparence, la liberté et un Etat de droit authentique. Ces choses sont essentielles. Deng Xiaoping a ouvert la Chine au monde, ce qui a apporté d’immenses bénéfices à son peuple. Mais le système politique demeure fermé. C’est pourquoi il est difficile de développer des relations de confiance avec le monde extérieur. Voyez l’Inde, le Japon, la Corée du Sud ou Taïwan et le Vietnam. Tous ces Etats voisins [il mime un large sourire et éclate de rire]… Grand sourire, mais là [il met la main sur le cœur] il y a de la méfiance. Les Etats-Unis sont une nation très puissante tout en étant une société ouverte. La libéralisation politique est dans l’intérêt de la Chine. En Chine, il y a aussi un énorme fossé entre riches et pauvres et une immense corruption. Seule une évolution politique peut y remédier.

– Vous connaissez bien les leaders communistes. Vous avez rencontré Mao Tsé-toung, Chou En-lai et Xi Zhongxun, le père de l’actuel secrétaire général du parti Xi Jinping…

– Je l’ai rencontré en 1954 ou 55. C’était quelqu’un de sympathique, capable. A cette époque on le considérait comme un libéral.

– Vous lui avez offert une montre.

– Oui. En 1979, alors qu’il était gouverneur de la province du Guangdong, il a reçu ma délégation d’enquête et lui a montré ma montre en disant que c’était un cadeau du dalaï-lama. [Rires.]

– Vous a-t-il transmis un message?

– Non. Mais il a dit qu’il espérait me revoir une fois avant de mourir.

– Il est mort… peut-être avec son fils, le nouveau chef de la Chine.

– Je ne sais pas. En 1979 et au début des années 80, le début de l’ère Deng Xiaoping était très ouvert d’esprit. En 1980, Hu Yaobang – le secrétaire général du PCC – a visité Lhassa et s’est excusé publiquement pour les erreurs passées. Il a ajouté qu’il voudrait réduire la population chinoise [han] dans les régions tibétaines. A l’époque, ils ont fait une proposition en cinq points pour mon retour. J’ai répondu, ce n’est pas le problème. Le problème est celui des droits des 6 millions de Tibétains. A moins qu’on ne leur octroie des droits, mon retour n’est pas envisageable. A l’époque, ils réfléchissaient, ils étaient réalistes. C’est alors que le mouvement démocratique a démarré en Chine, vers 1986. Hu Yaobang a été limogé. Zhao Ziyang l’a remplacé, mais il était faible. Li Peng, un dur, a pris le dessus. Puis il y a eu le massacre de Tiananmen, et leur politique est devenue beaucoup plus dure, y compris à l’égard du Tibet et du Xinjiang. Aujour­d’hui, mes amis chinois disent que ce n’est qu’une question de temps. Les choses doivent changer. Mais quand cela se produira, personne ne sait.

– De plus en plus de Chinois viennent vous voir…

– Toutes les semaines j’en rencontre. Aujourd’hui, il y en avait 15 venus de Chine. Et parfois je donne mon enseignement à des centaines de Chinois. L’an dernier, ils étaient plus de 1000 lors d’une réunion.

– Pensez-vous que la religion puisse changer la Chine?

– Il y a trois ans, selon l’enquête d’une université chinoise, il y avait 300 millions de bouddhistes en Chine. Beaucoup sont bien éduqués, d’un bon niveau intellectuel. L’an dernier, j’ai rencontré des Chinois qui m’ont dit que le nombre se situe désormais entre 400 et 500 millions. Il y a quelques jours, j’ai rencontré un Tibétain qui a visité Lhassa, son lieu de naissance, et bien d’autres sites bouddhistes en Chine. Il a noté que, partout, il y avait des centaines de pèlerins, jeunes pour la plupart. Et quand ils voient un moine en tenue tibétaine, ils se prosternent. C’est favorable. Mais à quel point cela peut avoir un impact sur la politique, je ne le sais pas. [Rires.] Personne ne sait.

– Que dites-vous à ces jeunes Chinois qui demandent à vous voir?

– Je leur dis toujours: l’approche bouddhiste n’est pas qu’une question de foi ou de prière, mais un entraînement de l’esprit. Pour cela, le savoir, son exercice, la quête de l’esprit, la connaissance des émotions et de ce qui les provoque est nécessaire. Sinon, vous ne pouvez pas faire face aux émotions négatives. La connaissance est essentielle. Depuis le IIIe ou le IVe siècle, avant même qu’il n’atteigne le Tibet, le bouddhisme était présent en Chine. Je leur dis: vous avez les traductions, alors étudiez! Prier le Bouddha, offrir de l’argent et brûler de l’encens ne suffit pas. Il faut la connaissance.

– L’an dernier, votre secrétariat a dénoncé une tentative d’empoisonnement par un espion chinois. Qu’en est-il?

– A l’époque, nous avons reçu des informations selon lesquelles les services secrets chinois avaient recruté une femme et l’avaient formée pour mettre du poison dans ses cheveux ou un foulard. Quand l’on touche ce poison, il n’a pas d’effet immédiat. Mais on en meurt après deux mois. Au même moment, une autre information nous est parvenue du monastère tibétain de Kalinbo. Vous avez sans doute entendu parler de la dispute spirituelle du Shougden, elle a même des relais en Suisse, ils restent séparés. [En 1979, le dalaï-lama a critiqué cet enseignement issu de l’école gelougpa, provoquant une dispute qui se poursuit au sein du bouddhisme lamaïste.] Dans ce monastère, certains moines suivent mes conseils, d’autres pas. Un jour, le principal moine qui m’est fidèle a reçu un Européen lui expliquant de ne pas suivre les conseils du dalaï-lama. «Si tu m’écoutes, lui a-t-il dit, tu recevras une voiture.» Il a refusé. Quelque temps plus tard, une femme européenne est venue le trouver avec des momos [raviolis tibétains]. Ne la connaissant pas, le moine se montre méfiant. Il donne alors ces momos à deux chiens, un jeune, un vieux. Deux mois exactement après qu’ils les ont mangés, les deux chiens sont morts. Il semble qu’ils aient été empoisonnés. Dans la région autonome du Tibet, des officiels chinois disent que pour se débarrasser des serpents, il faut leur couper la tête.

– Il y a bientôt deux ans, vous avez renoncé à votre pouvoir temporel contre l’avis de nombreux Tibétains. C’était une révolution venue d’en haut. Est-ce un succès?

– Quand j’étais au Tibet, vers 1947-1948, avant même que je ne prenne mes responsabilités temporelles, j’avais déjà un fort sentiment que le système de gouvernement était arriéré. Principalement parce que le pouvoir était entre les mains d’un petit nombre de personnes. En 1951, j’ai pris la responsabilité politique du Tibet; en 1952, j’ai créé un comité de réformes. A ce moment, les Chinois étaient déjà là, ils n’étaient pas très contents. Si nous menions nos propres réformes, ce serait naturellement plus approprié pour les Tibétains. Cela devait être indigène. Mais ce ne fut pas un succès. En 1954, je suis allé en Chine. En 1955, je suis rentré après avoir passé quelques mois à Pékin où j’ai rencontré à plusieurs reprises le président Mao. Une personne formidable.

– Formidable, dans quel sens? Ouverte?

– Toujours ouverte!

– Il vous parlait de démocratisation…

– De démocratisation, pas trop. [Rires.] Mais de développement, de révolution, de ces choses… Il me considérait comme son propre fils. J’ai aussi développé des sentiments pour lui comme envers un père.

– Vraiment!?

– Vraiment. Et je pense qu’il avait vraiment confiance en moi. Lors de notre dernière rencontre, il m’a dit: «Oh, ta pensée est très scientifique. Sache que la religion est un poison.» S’il ne me faisait pas confiance, il ne m’aurait jamais dit cela. Je suis un chef religieux, le dalaï-lama. Me dire que la religion est un poison… [Rires.] Plus tard, j’ai rencontré Chou En-lai qui faisait l’éloge du bouddhisme. Là, je lui ai dit que ce n’était pas la position officielle et que le président Mao m’avait dit que la religion était un poison.

J’ai compris que le président Mao n’avait pas de véritable connaissance du bouddhisme. Comme je l’ai dit, les vrais bouddhistes doivent s’exercer. Si on ne le sait pas, on voit des temples, des prières, un culte, de l’argent: c’est de l’exploitation. Le président Mao était totalement contre l’exploitation au nom de quoi que ce soit. A l’époque, j’avais une complète confiance dans le président Mao et il me promit beaucoup de choses. A l’automne 1954, donc, je suis allé à Pékin. A l’été 1955, je suis rentré. En chemin, j’ai rencontré le général Zhang Guohua, le chef de la 18e division de l’Armée populaire de libération stationnée au Tibet. C’était quelqu’un de très agréable. Il était en chemin pour Pékin. Je lui ai dit: l’an dernier, quand j’ai pris ce chemin pour Pékin, j’étais plein de doutes et de peurs. A présent je reviens, par la même route, plein de confiance et d’espoir. J’ai vraiment pensé qu’avec l’aide des communistes chinois nous pourrions développer le Tibet et les réformes que je voulais mettre en place. Mais en 1956, la révolte ouverte a éclaté dans le Tibet oriental. La plupart des plaintes venaient de la population, des moines, des monastères: il n’y avait que la répression. A ce moment-là, j’ai eu l’occasion de venir en Inde pour le 2500e anniversaire du Bouddha Shakyamuni. J’ai alors fait l’expérience de la démocratie. A Delhi, j’ai rencontré Chou En-lai. Je lui ai dit: «Le parlement chinois et le parlement indien sont très différents. En Chine – j’étais un membre du parlement et même un leader – tout est discipliné. En Inde, c’est constamment bruyant.» «Depuis que vous êtes parti, notre parlement s’est aussi amélioré», a été sa seule réponse. Il n’avait rien à ajouter. [Eclats de rire.] Malgré les difficultés, et selon l’avis de Nehru, entre autres, je suis finalement rentré en 1957. En 1958, la situation n’a cessé d’empirer. Finalement, en mars 1959, il n’y avait plus d’espoir, j’ai décidé de quitter le Tibet. Peu après, j’ai gagné l’Inde. Dès mon arrivée ici, j’ai engagé des changements de la structure des offices. Puis, en 1960, lors d’une réunion de réfugiés de toutes les régions tibétaines, nous avons commencé à travailler à la démocratisation de notre système de pouvoir. En 2001, nous avons mis en place l’élection de la direction politique. J’étais dans une semi-retraite. Toutes les décisions importantes étaient prises par des responsables élus. Je n’agissais plus que comme haut conseiller. Après dix ans de ce statut, j’ai observé que les Tibétains étaient mûrs pour élire leur chef. J’ai alors décidé, en 2011, que le moment était venu d’une retraite complète. Non seulement je me retirais, mais je mettais fin à un système créé par le 5e dalaï-lama. Le 14e y a mis un terme volontairement avec fierté et joie. La nuit qui a suivi, j’ai eu un sommeil particulièrement sain, inhabituel. Aucun rêve. J’étais libéré de toutes ces responsabilités.

– C’était la bonne décision.

– J’étais très heureux. Avant, quand j’avais un long vol à l’étranger, je me demandais parfois: si quelque chose m’arrive, à ma vie, que se passera-t-il avec notre organisation? Désormais, je suis rassuré. Si quelque chose m’arrive, des responsables élus se chargeront de tout. Si je peux continuer à faire de petites contributions ici ou là, je le ferai. Mais à présent, en tant que membre de la communauté des 7 milliards d’êtres humains, mon principal champ d’intérêt est la promotion des valeurs humaines. Entre religions, entre croyants et non-croyants, entre l’Orient et l’Occident, entre les Africains et les Asiatiques, il n’y a pas de différence. Nous sommes les mêmes êtres humains: mentalement, émotionnellement, physiquement. Vous voulez une vie heureuse, je veux une vie heureuse. Désormais mon engagement consiste à dire aux gens: tout le monde veut le bonheur. Habituellement on le cherche à l’extérieur avec l’argent, la musique, de belles choses. Mais le bonheur réel est en nous. Comment le développer? Par la pratique du sens de l’intérêt pour les autres êtres humains, la compassion. Tout le monde, croyant ou pas, a le même potentiel si nous utilisons correctement notre intelligence, notre bon sens. Ce premier engagement, je le mets en pratique depuis des décennies. Mon second engagement – je parle à présent comme bouddhiste – est la promotion de l’harmonie religieuse. Ça, je l’ai appris en Inde. Ici, toutes les principales religions coexistent. Il y a parfois quelques problèmes ici ou là, mais dans l’ensemble il y a une véritable harmonie. C’est le fruit de siècles de tradition de vivre ensemble. C’est une expérience qui peut être partagée avec le reste du monde. Auparavant, mon troisième engagement concernait la question tibétaine. Sur ce point j’ai pris ma retraite. Mon temps et mon énergie sont totalement consacrés à la quête du bonheur et à l’harmonie religieuse. C’est la raison de ma prochaine visite en Suisse: enseigner les valeurs humaines, non par la prière, mais par l’éducation.

– Vous voulez mener une seconde révolution, religieuse celle-là: redéfinir le principe de réincarnation… en vous réservant la possibilité de choisir votre successeur de votre vivant et ainsi empêcher Pékin de prendre le contrôle de ce processus.

– Oui. J’ai publié un document sur le sujet il y a deux ans. D’ici à mon 90e anniversaire, je vais convoquer un sommet religieux pour prendre une décision sur la façon de procéder.

– Le pape Benoît XVI vient aussi à sa façon de secouer les institutions du Vatican en annonçant sa retraite. L’heure est au changement pour les grands leaders religieux?

– Je connais le pape allemand. Il est très intelligent. Il a déclaré que la foi et la raison allaient de pair. C’est une déclaration très importante. A présent, il est très âgé. Bien sûr, j’étais d’abord triste en apprenant la nouvelle. Mais j’ai aussitôt pensé que c’était un homme sage, avec une grande expérience, et donc que sa décision devait être correcte. Les choses changent en permanence. Vous ne pouvez pas vous contenter de dire «oh, ce sont les traditions, il faut les suivre».

– A Dharamsala, les Tibétains disent que vous vivrez jusqu’à 113 ans. Peut-on déterminer la date de sa mort lorsqu’on est la réincarnation d’Avalokiteshvara?

– Selon mes rêves et des prédictions de lamas tibétains faites il y a deux cents ans, cette personne [le 14e dalaï-lama] pourrait vivre jusqu’à 113 ans.

– Cela veut dire jusqu’en 2048…

– [Il consulte ses assistants.] Ah…

– Vous viendrez bientôt en Suisse, à Fribourg pour un enseignement, et à l’Université de Lausanne pour parler de science. Pourquoi?

– Depuis trente ans, j’ai commencé un dialogue avec les scientifiques. Au départ, je le faisais à compte personnel. J’ai réalisé que c’était très utile, et qu’il y avait un bénéfice commun. J’ai ensuite associé d’autres moines chercheurs à ces réunions. Nous avons formé 50 à 60 moines à l’étude particulière des sciences. Ils se sont montrés enthousiastes, de même que leurs enseignants. Ils ne savent pas les mathématiques, ni l’anglais, mais ils ont une capacité de recherche et d’analyse très aiguë. Au mois de janvier, nous avons tenu une importante réunion dans un de nos plus grands monastères du sud de l’Inde. Il y avait au moins 7000 moines étudiants pour dialoguer avec plusieurs scientifiques réputés durant cinq jours. Les moines ont été très impressionnés. Ils ont compris pourquoi je m’intéressais à la science. Un des scientifiques a expliqué qu’au XVIe siècle, Galilée a fait des découvertes astronomiques qui lui ont valu pas mal de problèmes. Puis il a ajouté que le jeune dalaï-lama avait aussi un télescope pour observer la Lune, ses montagnes et ses ombres. Mais par chance lui n’a pas eu de problèmes [Ri res.] Dès mon enfance, j’étais intéressé aux technologies et aux sciences. L’Université allemande de Münster m’a décerné un doctorat honoris causa. Quand je reçois de tels honneurs, je suis toujours heureux, d’autant que je n’ai fait aucune étude pour obtenir ces certificats. [Ri res.] Aux Etats-Unis et au Japon, j’ai rencontré à maintes occasions des scientifiques.

A présent c’est en Suisse. Je ne vais pas parler de bouddhisme, mais simplement évoquer l’esprit humain. Certains aspects de la théorie bouddhique et de la théorie des quanta sont très similaires. Lors d’une rencontre à Delhi, il y a dix ou quinze ans, un grand physicien nucléaire indien, Raja Ramanna, m’a expliqué qu’il a découvert le texte d’un érudit bouddhiste indien, Nagarjuna, datant d’il y a 2000 ans, décrivant le concept de la physique quantique. En tant qu’Indien il était très fier. En Occident, les quanta sont une découverte récente. En Inde, on les avait découverts il y a deux millénaires. C’est très intéressant. Le problème est que certains scientifiques refusent l’existence de l’esprit et ne parlent que de cerveau. [Ri res.] J’ai rencontré un scientifique japonais qui n’acceptait pas l’existence de l’esprit. Son souci était toutefois qu’il s’était rendu compte que le remède à ses inquiétudes ne pouvait provenir d’un médicament ou d’une injection, mais de la consolation, c’est-à-dire de la rencontre de deux esprits. [Eclats de ri re.] Il s’obstinait pourtant à nier l’idée d’esprit ou de conscience. Parfois, c’est ainsi.

– Envisagez-vous un échange d’étudiants avec Lausanne?

– Nous avons des programmes avec des universités américaines depuis des années. Nous avons aussi des contacts avec l’EPFZ. S’il y a un intérêt des chercheurs à Lausanne, nous en serions heureux. C’est très important. Mon dialogue avec les scientifiques a deux objets: élargir notre connaissance. La compréhension du monde intérieur, des émotions et leurs interprétations restent très limitées. Jusqu’ici, la science s’est intéressée à ce que l’on peut mesurer, calculer, voir. L’esprit est sans forme. Jusqu’ici l’esprit n’a pas été un domaine de recherche. Désormais, peu à peu, les spécialistes du cerveau et des sciences mathématiques reconnaissent que les émotions sont importantes pour notre vie. Ils montrent un intérêt pour les émotions, leur système. Deuxièmement, pour enseigner l’importance de la paix intérieure ou le sens de la compassion, les découvertes scientifiques peuvent être très convaincantes. Nous avons besoin d’une éducation circulaire, d’une éthique circulaire. Si on prend des citations de la Bible ou des écritures boud­dhiques, c’est une affaire religieuse. Nous voulons enseigner toute chose spirituelle, simplement, sur la base de découvertes scientifiques. A présent, des scientifiques disent qu’une peur constante, qu’une colère constante mangent notre système immunitaire alors qu’un être chaleureux développe automatiquement une force intérieure, la confiance en soi. La peur entraîne la frustration, la frustration entraîne la colère. Quand ce sentiment se réduit, on est plein de confiance et de chaleur. Et on n’a plus peur d’être empoisonné comme ces chiens. [Ri res.]

Etre sans peur veut dire que l’on peut être confiant, honnête, sincère, transparent. Cela apporte la paix intérieure. L’humanité affronte beaucoup de crises, la plupart sont nos propres créations. Pourtant personne ne veut de problème. Alors pourquoi? D’abord, il y a trop d’estime de soi, d’arrogance. Ensuite il y a le manque de connaissance. Prenez les Chinois, on ne peut pas les blâmer. L’ennemi n’existe pas de façon indépendante. Votre propre attitude contribue de façon significative à la création d’ennemis. On ne peut blâmer uniquement nos ennemis. A la naissance nous n’avons pas d’ennemis. Vous ne pouvez pas trouver un ennemi parmi les inconnus. Les ennemis ne sont que les gens connus. Donc il y a des connexions. Vous contribuez aussi aux causes ou aux conditions qui créent un ennemi. Si l’on pense ainsi on ne peut pas se contenter de blâmer l’ennemi. Il faut une vision holistique.

Dans l’économie, avec l’environnement, il y a aussi des problèmes: il n’y a que l’argent, l’argent, l’argent. Une majorité des humains ne cherche que l’argent. En Suisse, les gens de Zurich ont peut-être moins de paix de l’esprit. Leur vie semble très agréable, très attirante, mais en réalité il y a toujours plus de fatigue, plus de compétition. Dans les régions plus reculées de la Suisse, certains gardiens de troupeaux ont peut-être une plus grande paix de l’esprit. Il faut enquêter sur ces choses. La source ultime de la paix est en nous. Il faut éduquer les gens à cette idée, non par la religion mais par l’expérience commune et les découvertes scientifiques. En même temps, à moins d’un sens de la moralité, certaines découvertes extraordinaires des sciences, comme dans la recherche nucléaire, certaines de ces belles et merveilleuses innovations deviennent partie de la destruction. C’est triste.

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