états-Unis

La tragédie de Boston parasite le débat sur l’immigration

Les plus conservateurs des républicains ont exploité les attentats du 15 avril pour durcir le ton au Sénat, où est débattue une réforme globale du système

Le républicain Rand Paul n’a pas tourné autour du pot. Lors des auditions entamées lundi par la Commission judiciaire du Sénat sur la réforme globale de l’immigration, il a exigé des explications. Comment la famille des deux auteurs présumés des attentats de Boston a-t-elle pu résider aux Etats-Unis alors qu’elle venait de Tchétchénie, «une région connue pour être un foyer de l’islamisme radical»? Après la semaine dramatique vécue par les Bostoniens, le télescopage des deux événements était presque inévitable. Les déclarations, mardi, du suspect Djokhar Tsarnaev n’ont d’ailleurs rien arrangé. Le terroriste présumé a justifié ses actes en réponse aux guerres d’Irak et d’Afghanistan.

Pour la première fois depuis 2007, où une proposition de révision de l’immigration avait avorté au Sénat, le Congrès se penche sur l’une des réformes dont l’Amérique a le plus besoin pour réparer son système «cassé» d’immigration. C’est l’une des priorités de Barack Obama. Il s’agit de revoir notamment le système des visas pour les travailleurs illégaux peu qualifiés, mais aussi d’offrir aux 11 millions de clandestins qui vivent dans l’ombre de la société un chemin vers la citoyenneté. Le Congrès étant miné par des batailles partisanes d’une rare violence, huit sénateurs républicains et démocrates ont néanmoins réussi à trouver un compromis et déposé un projet de loi la semaine dernière.

Les attentats de Boston ont toutefois eu l’effet d’un bâton dans la fourmilière. Car ils posent une question à laquelle les démocraties occidentales peinent à trouver des réponses: celle de citoyens au bénéfice d’un permis de séjour permanent ou naturalisés qui deviennent des terroristes sur le territoire même où ils sont nés ou ont été accueillis. Le phénomène des homegrown terrorists n’est pas seulement européen. Aux Etats-Unis, Faysal Shahzad, un Américain de souche pakistanaise, avait tenté, en 2010, de semer la zizanie à Times Square, à New York, avec une cocotte-minute bourrée d’explosifs. A Fort Hood, une base militaire du Texas, Nidal Hasan, un psychiatre militaire ayant grandi à Arlington, en Virginie, de parents immigrés palestiniens, avait été l’auteur d’une fusillade, tuant 13 personnes. Il était en contact avec l’imam radical américano-yéménite Anwar al-Aulaqi.

Les frères Djokhar et Tamerlan Tsarnaev, les auteurs présumés des attentats de Boston, sont arrivés aux Etats-Unis par la voie légale. Le premier était venu en 2002 avec ses parents avec un visa de touriste. La famille avait demandé l’asile politique et l’avait obtenu en 2007. Il a été naturalisé en septembre 2012. Le second est venu seul un peu plus tard. Il est au bénéfice d’une carte verte (permis permanent), mais sa demande de naturalisation a été ajournée après qu’il eut été interrogé par le FBI à la demande du FSB russe au sujet de sa possible radicalisation. Tamerlan avouait avoir peu d’amis américains. Djokhar était différent. Selon l’une de ses amies, Britney Smith, citée dans le Wall Street Journal , il était plus Américain que le reste de la famille, mangeait du porc, fumait des Marlboro Light et aimait faire la fête.

Auteurs de Learning a New Land: Immigrant Students in American Society, Marcelo et Carola Suarez-Orozco ont mené une vaste étude sur des enfants immigrants âgés de 9 à 14 ans aux Etats-Unis. Il en ressort un constat: ces enfants, dont la vie dans leur pays d’origine a souvent été mouvementée, souffrent d’un manque de solidarité au sein des écoles américaines en milieu urbain. «Seuls 6% des enfants interrogés étaient à même de citer un enseignant auquel ils pouvaient parler d’un problème», soulignent les chercheurs. Djokhar Tsarnaev avait d’excellentes notes au collège, mais à l’université ses performances ont chuté. «Près des deux tiers des élèves sondés ont connu le même type de déclin après coup», poursuivent les auteurs.

Le projet de loi sur l’immigration a été élaboré avant la tragédie du 15 avril. Aujourd’hui, Boston est un bon prétexte pour les plus conservateurs des républicains pour ralentir, voire faire avorter, la réforme. Le sénateur républicain d’Iowa, Charles Grassley, ne voit pas en quoi il devrait se priver de lier le débat sur l’immigration aux explosions de la Boylston Street: «Quand vous avez proposé une loi sur les armes, nous ne vous avons pas accusé d’utiliser la tuerie de Newtown comme excuse.» Le sénateur du Texas, Ted Cruz, a profité du climat délétère pour proposer d’extraire la possibilité d’accès à la nationalité dans la future loi. Une manière de la vider de sa substance.

Publicité