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Briser les murs de la torture

La torture se pratique partout, surtout dans les prisons et lors des interrogatoires de police. L’Association pour la prévention de la torture (APT), à Genève, lutte contre ce fléau mondial avec les outils du droit international. Son secrétaire général, Mark Thomson, milite pour plus de transparence

Ouvrir les lieux de détention, briser l’opacité qui entoure les interrogatoires, placer sous la lumière ces lieux conçus pour être maintenus dans l’ombre. Quand le banquier et avocat suisse Jean-Jacques Gautier a fondé l’Association pour la prévention de la torture (APT), en 1977, il voulait rendre transparents les murs des prisons. Depuis, l’idée a fait son chemin jusqu’à l’ONU. Mais les abus persistent partout dans le monde, comme l’illustre le cas de Guantanamo. En ce moment, une centaine de détenus sont en grève de la faim pour protester contre les conditions de détention dans la prison américaine. Mark Thomson, secrétaire général de l’APT depuis 2001, mène campagne pour que les règles internationales ne restent pas vaines. Ancien collaborateur d’Amnesty International à Londres, il a aussi travaillé dans le développement rural en Amérique latine. Un continent qu’il cite aujourd’hui en exemple pour ses succès dans la lutte contre l’impunité.

Le Temps: Quels sont les pays où la torture pose le plus de problèmes? Mark Thomson: La Syrie figure parmi les cas les plus dramatiques en ce moment. Mais aussi les Etats-Unis, avec Guantanamo. Que le pays le plus puissant et le plus développé du monde continue à traiter les gens ainsi est extrêmement dommageable pour notre travail. Les Américains n’ont pas ratifié le Protocole facultatif de la Convention contre la torture pour les mêmes raisons que la Chine: ils redoutent les inspections internationales prévues par le traité. Le risque de torture existe partout, dans les pays autoritaires comme dans les démocraties. En Europe, nous observons des cas de mauvais traitements avant tout dans les centres de détention pour migrants. Le système est dépassé, il a besoin d’une réponse européenne et pas seulement pays par pays.

– Que pensez-vous de la position des Etats-Unis sur Guantanamo?

– Le président Barack Obama continue à utiliser l’argument de la sécurité nationale pour défendre son refus d’ouvrir les archives sur Guantanamo et maintenir le centre, alors qu’il a promis de le fermer. Reconnaître ses erreurs et changer de politique nécessite du courage politique. Or, jusqu’ici, les calculs politiques ont pris le dessus. Les Etats-Unis manquent de visionnaires, ils ont besoin de retourner à leurs principes fondamentaux, ceux qui prévalent dans la Déclaration des droits de l’homme. Mais je suis optimiste: la crise de Guantanamo a provoqué de vives réactions. Le débat public fait avancer les choses.

– Le Comité international de la Croix-Rouge a été critiqué pour son silence, alors qu’il était au courant des pratiques de torture à Guantanamo. Votre position?

– Le CICR, s’il souhaite continuer à s’affirmer comme gardien des droits humanitaires, doit repenser sa méthodologie et présenter ses arguments de manière plus déterminée. L’organisation tient à travailler dans le secret car elle veut continuer à coopérer avec les Etats, mais nous constatons qu’il est possible pour les gouvernements d’ignorer ses recommandations. C’est dangereux. Dans ce cas, il faut se tourner vers l’opinion publique pour faire pression. Nous devons opérer cette révolution si nous voulons avoir de l’impact. Sans un soutien ferme de la société civile derrière les droits de l’homme, nos moyens de pression restent limités.

– Le Printemps arabe a-t-il fait évoluer la question de la torture en Afrique du Nord et au Moyen-Orient?

– En Tunisie, nous avons assisté au retournement complet d’un pays sur cette question. L’un des premiers gestes du nouveau gouvernement, à son arrivée au pouvoir, a été de ratifier le protocole de la Convention de l’ONU contre la torture. En Egypte, par contre, la situation a peu évolué en raison de la confusion qui règne à la tête du pays. Mais, dans l’ensemble, les révoltes arabes ont révélé un rejet de la population pour des systèmes autoritaires à l’origine de mauvais traitements.

– Quels sont les facteurs de changement décisifs?

– Les pays en transition ont besoin de voir enfin que les bourreaux peuvent être poursuivis. Dans nos rencontres avec les nouvelles autorités, nous soulignons l’importance de régler les problèmes du passé pour mettre sur pied une justice qui fonctionne. L’Amérique latine a enregistré plusieurs succès en la matière. En juin 2012, nous avons organisé une rencontre entre des représentants de gouvernements et d’ONG d’Afrique du Nord pour discuter de la prévention de la torture. Il y avait là aussi des procureurs venus d’Argentine, du Chili et de Colombie pour témoigner de leurs expériences post-dictatoriales. Désormais, la Tunisie peut jouer à son tour un rôle de modèle dans la région, mais cela prendra du temps.

– Quels sont les moyens dont vous disposez pour lutter contre la torture?

– Notre outil de base est le Protocole facultatif à la Convention des Nations unies contre la torture. Nous militons pour que les pays ratifient ce texte, qui les engage à ouvrir leurs centres de détention à des experts indépendants, et mettent sur pied des mécanismes nationaux de prévention. Les équipes locales se chargent des visites de détenus, par exemple. Elles connaissent les spécificités du terrain et sont plus efficaces que des experts internationaux.

– Les outils du droit international sont-ils suffisants?

– Oui, s’ils sont appliqués! Nous avons élaboré un cadre législatif. Désormais, nous devons consacrer nos forces à traduire le droit international dans des contextes nationaux. Nous tentons d’aider les Etats à appliquer des mesures de prévention de la torture, quand la plupart des ONG se consacrent à dénoncer ceux qui violent les droits de l’homme. Leur travail est nécessaire, mais il faut aussi un espace pour les organisations qui aident les Etats à progresser. Notre objectif n’est pas seulement humanitaire, il vise aussi à agir en amont sur la gouvernance d’un pays, pour lutter contre l’impunité. Les autorités font partie du problème et en même temps des solutions.

– Comment pouvez-vous mesurer le succès de ce protocole?

– De plus en plus de pays manifestent de l’intérêt pour ce système. Ratifier le protocole est l’une des recommandations les plus fréquentes faites par des Etats à d’autres devant le Conseil des droits de l’homme de l’ONU. C’est devenu une référence pour déterminer la volonté d’un pays à prendre des mesures contre la torture.

– Comment s’assurer ensuite qu’un Etat respecte ses engagements?

– Quand nous doutons de l’engagement d’un Etat, nous nous efforçons de poursuivre le dialogue sur la nécessité d’assurer un mécanisme de contrôle indépendant et efficace; avec les autorités, mais aussi avec la société civile, la justice et la communauté internationale. Un pays qui ne prend pas ses engagements au sérieux encourt le risque de perdre sa crédibilité.

Sans un soutien ferme de la société civile derrière les droitsde l’homme, nos moyens de pression restent limités

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