éTATS-UNIS

Climat: la peur d’une bataille perdue

La teneur en CO2 dans l’atmosphère n’a jamais été aussi élevée, aux Etats-Unis, depuis des millions d’années. Il y a urgence à prendre des mesures, mais Barack Obama se heurte à un Congrès hostile à des mesures robustes

Les 350 Eskimos Yupiks de Newtok sont inquiets. Ils pourraient être les premiers réfugiés climatiques des Etats-Unis. Menacés, selon la radio NPR, par l’érosion et la montée des eaux provoquées par le changement climatique, ils devraient être déplacés cet été à une quinzaine de kilomètres de leur ville, où cette ethnie est installée depuis des générations. Le sentiment d’urgence des Yupiks résonne d’autant plus fort que le 10 mai la plus ancienne station mondiale mesurant la teneur de CO2 dans l’atmosphère, à Mauna Loa, à Hawaï, a enregistré, en moyenne quotidienne, une concentration de 400 ppm (particules par million) de CO2. Pour de nombreux scientifiques, un seuil important a été franchi.

Est-ce dire que la bataille contre le changement climatique est perdue? Un tel niveau n’avait plus été recensé depuis trois voire cinq millions d’années, à l’époque géologique du pliocène. Au plan international, une limite de 450 particules par million, jugée pourtant insuffisante, a été fixée pour tenter de limiter les dégâts potentiels causés par le réchauffement climatique. Aujourd’hui, ce seuil de 450 pourrait être atteint dans les vingt-cinq prochaines années.

Aux Etats-Unis, le plus grand pollueur de la planète après la Chine, la nouvelle n’est pas passée inaperçue. Contrairement aux idées reçues, les Américains sont 75% à penser que les températures globales ont «probablement» augmenté au cours du dernier siècle. Ils sont 61% à déclarer que l’homme en est responsable. Ils exhortent Washington à agir. La prise de conscience a été renforcée par plusieurs phénomènes récents, même s’il est difficile d’établir un lien direct entre eux et le changement climatique. L’ouragan Sandy de l’automne 2012, qui a causé pour des dizaines de milliards de dollars de dégâts, a rappelé la vulnérabilité climatique de l’Amérique. L’an dernier, les Etats-Unis ont connu le printemps le plus précoce depuis 1900. Selon un rapport récent publié par Washington, 5 millions d’Américains habitant dans des zones peu élevées pourraient être touchés par la montée du niveau des mers au cours des prochaines décennies. Une étude scientifique qui vient de paraître dans Nature Climate Change révèle que New York pourrait subir une hausse de 22% du nombre de morts dus à la chaleur en été lors des décennies à venir en raison du réchauffement climatique.

Ces constats ne suffisent pas à convaincre le Congrès, incapable d’adopter la moindre législation digne de ce nom. Le Sénat semble davantage affairé à bloquer la nomination, par Barack Obama, de Gina McCarthy à la tête de l’Agence fédérale de protection de l’environnement (EPA). Femme compétente ayant travaillé pour des républicains, elle a un objectif clair: réduire les émissions de CO2. Un but qui indispose certains républicains enclins à contester la véracité scientifique du réchauffement climatique et à diaboliser l’EPA en la décrivant comme une «tueuse d’emplois». Ces climato-sceptiques bénéficient du soutien de généreux bailleurs de fonds, dont les très conservateurs Charles et David Koch, propriétaires de la société Koch Carbon. Or une étude parue dans Environnmental Research Letters vient de rappeler que 97% des études scientifiques sur le sujet confirment que le réchauffement climatique est provoqué par l’homme. Et de fait, chaque année du XXIe siècle s’inscrit parmi les plus chaudes jamais enregistrées depuis 1880.

Au vu des scandales qui secouent la Maison-Blanche ces jours-ci et de l’obstruction républicaine, personne ne voit Barack Obama persuader le Congrès d’adopter une législation robuste. Lors de son discours sur l’état de l’Union, le président a néanmoins promis d’agir par décret présidentiel si nécessaire. Les milieux environnementaux l’attendent au contour. Jusqu’ici, il les a surtout déçus et beaucoup supposent qu’il va donner son aval à la construction très controversée de l’oléoduc Keystone XL censé transporter du pétrole extrait des sables bitumineux de l’Alberta. L’EPA, que le président entend renforcer, veut imposer des normes plus sévères aux nouvelles centrales électriques. Grâce à la révolution des gaz de schiste, l’Amérique a d’ailleurs déjà réussi un prodige. En remplaçant les centrales à charbon par des modèles moins polluants au gaz (bon marché), elle a réduit ses émissions de CO2. Elles étaient, en 2011, 6,9% inférieures à leur niveau de 2005. L’objectif de la Maison-Blanche est une réduction de 17% d’ici à 2020. L’administration Obama a annoncé vendredi soutenir le boom du gaz en en autorisant l’exportation. Elle s’est aussi fixé comme objectif de doubler l’efficience énergétique des bâtiments d’ici à 2030. Le président américain plaide aussi, sans succès, pour l’abandon des subventions à l’industrie pétrolière. Or, en mars, il a obtenu le soutien inattendu du FMI qui a publié un rapport musclé dénonçant le subventionnement des carburants fossiles qui s’élève à 1900 milliards de dollars au plan mondial et à 502 milliards aux Etats-Unis. Si cette pratique était globalement abolie, le FMI estime qu’elle permettrait de réduire de 13% les émissions de gaz à effet de serre.

Chaque année du XXIe siècle s’inscrit parmi les plus chaudes jamais enregistrées depuis 1880

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