Revue de presse

Mort de Clément Méric: bataille rangée autour d’une vidéo

On appellera cela une bataille rangée médiatique, sur un air bien connu, celui du «ce qui s’est vraiment passé». L’objet du conflit: la mort de ce militant de l’ultra-gauche française, Clément Méric, dans une échauffourée avec des militants de l’ultra-droite. C’était il y a près de trois semaines, à Paris. L’affaire avait alors déclenché une très grande émotion et ce que l’on a coutume d’appeler une «vague d’indignation»

C’était le 5 juin 2013. Dans la foulée, le premier ministre français Jean-Marc Ayrault demandait la dissolution de groupuscules d’extrême droite, dont certains de leurs membres seraient censément impliqués dans la mort du jeune militant de l’ultra-gauche.

Dans la foulée aussi, les sympathisants de la gauche tentent d’incriminer plus largement la radicalisation des manifestations contre le mariage pour tous: elle aurait décomplexé ces groupuscules d’extrême droite. Et de fil en aiguille conduit aux débordements tragiques du 5 juin.

Depuis, l’affaire a pris une dimension iconique, au point qu’une page très complète de Wikipédia lui est consacrée. Une page fort à jour puisqu’elle intègre déjà les rebondissements survenus le 25 juin 2013: le dévoilement de l’existence d’une vidéo enregistrée par une caméra de surveillance de la RATP.

C’est RTL et RTL fr qui embrayent la polémique dans une contribution coup de poing: «Clément Méric: la vidéo de l’agression a parlé». On y apprend que la police judiciaire parisienne «vient de mettre la main sur les toutes premières images de la bagarre». On avait cru, nous dit RTL, que ces images ne pourraient être utilisées. Il semble en fait qu’elles le puissent et ce qu’elles révéleraient seraient sans équivoque: selon RTL, c’est, lourdement provoqué par Clément Méric, que le militant de l’ultra-droite aurait répliqué assénant au moins un coup à la tête du provocateur. Il n’y aurait, contrairement à ce qu’ont prétendu des témoins, pas de lynchages à terre de Clément Méric. Bref une mort nullement préméditée, sans intention de la donner, suite à une bagarre ultra-violente.

La riposte n’a pas vraiment tardé dans le champ médiatique: en l’espèce, c’est Libération qui mène le bal avec deux articles sans équivoque. Le premier prend le contre-pied de celui de RTL: «Mort de Clément Méric: ce que dit vraiment la vidéo» donne la parole à un commissaire de la PJ et conclut: «La PJ ne comprend pas comment RTL peut laisser entendre que Méric déclencherait l’agression […]».

Bref, pour Libération, cette vidéo n’apprendrait pas grand-chose de nouveau. Si tout de même, le journaliste le concède en fin d’article, citant la source policière: le film de la RATP «prouve que le groupe d’extrême gauche a attendu longtemps les skinheads à côté de la station de métro pour en découdre». Dans un deuxième article, Libération répercute l’émotion du groupement auquel Clément Méric faisait partie: «Mort de Clément Méric: «Tout ce qui est dit, c’est de la calomnie». Libération se fait alors largement l’écho du groupe «Action antifasciste Paris Banlieue» en citant Hervé (prénom d’emprunt): «Aujourd’hui, Clément a été assassiné une deuxième fois. Par les médias cette fois». En clair, l’interprétation de RTL est traînée dans la boue.

On parlait de bataille rangée… Face au scepticisme de Libération et à sa charge contre RTL, celle-ci a bien entendu réagi plus que vivement: «Clément Méric: la vidéo n’est pas tournée au ras du bitume, la caméra a filmé des visages», affirme la chaîne de radio en enfonçant le clou: «Sur les images exploitées par la police scientifique, des visages sont bien visibles […] C’est une bagarre générale qui a été captée par cette caméra, qui n’a pas seulement filmé des pieds et des chaussures, mais des corps en mouvement et des visages. Son objectif n’enregistre pas au ras du bitume, mais va jusqu’à environ 1 mètre 50 de hauteur. Les images reflètent bien ce qu’avaient déjà décrit des témoins, c’est-à-dire une bagarre violente, confuse, où les acteurs, des deux côtés, se rendent coup pour coup».

Dans le reste de la presse française, à droite, comme à gauche, on commence à prendre l’affaire avec plus de précautions: le site du Nouvel Observateur distille avec une parfaite symétrie les versions de RTL et de Libération. Le doute l’envahit cependant au final, puisqu’il relaye en conclusion de cette belle présentation équilibrée, une enquête du Point qui révèle comment un groupe de l’ultra-gauche proche de Clément Méric tentait depuis décembre 2012 d’identifier via internet le skinhead provoqué par Clément Méric. Et le Point d’ajouter: «Les vraies raisons de la bagarre qui a abouti jeudi 6 juin au soir à la mort de Clément Méric sont en train de s’éclaircir. Et elles sont fort différentes de la version servie les jours suivant le drame. Dans ce dossier, les témoignages concordent. D’après le vigile qui a assisté à la montée en puissance de l’altercation, «Clément Méric voulait vraiment en découdre». «Il semblait vraiment haïr ces gens», affirme-t-il sur le procès-verbal de son audition».

Nous voici, pour l’heure, loin des images d’Epinal qui semblaient prévaloir au lendemain de la mort du militant d’extrême gauche. Reste maintenant à la justice à faire son travail et à tenter, au milieu des passions irréconciliables, de faire advenir la vérité, «l’âpre vérité» comme aurait dit cet illustre observateur des passions françaises, Stendhal. A lire les noms d’oiseaux qui circulent à ces heures entre les tenants de l’une ou l’autre thèse, on se doute que ce sera difficile.

Publicité