égypte

Ankara, premier soutien des pro-Morsi

Le premier ministre turc fustige l’assaut contre les Frères musulmans en Egypte. Quitte à affaiblir sa politique régionale

Depuis l’assaut lancé, le 14 août, par la police et l’armée au Caire contre les partisans du président déchu Mohamed Morsi, pas un jour ne passe sans que la Turquie fustige, en des termes toujours plus durs, les violences qui endeuillent l’Egypte.

Le premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, multiplie les déclarations, les réunions de crise et les coups de téléphone à ses homologues en Europe, aux Etats-Unis et dans le monde arabe. Ses flèches ne visent pas seulement les nouveaux maîtres du Caire – le gouvernement de transition et surtout l’armée, qui a mis fin le 3 juillet à la présidence de Morsi, issu des Frères musulmans. Elles s’adressent aussi à la communauté internationale, qu’Erdogan taxe d’immobilisme et de silence coupable.

Devant des milliers de partisans réunis samedi à Bursa, au nord-ouest de l’Anatolie, le chef du gouvernement turc a prononcé la plus sévère de ses diatribes depuis le début de la crise. «Ah Bachar! Ah Sissi! Ce sont les mêmes! L’Egypte pratique en ce moment un terrorisme d’Etat», a-t-il déclaré, comparant le général égyptien Abdel Fattah al-Sissi au président syrien, Bachar el-Assad. «Le Conseil de sécurité des Nations unies n’a même plus le droit de se regarder dans un miroir», a poursuivi Recep Tayyip Erdogan, qui appelle depuis le 15 août à une réunion d’urgence de ce Conseil de sécurité. Même sentence contre l’Union européenne et l’Organisation de la coopération islamique (OCI). Le vice-premier ministre, Bekir Bozdag, a d’ailleurs appelé dimanche le secrétaire général de l’OCI, le Turc Ekmeleddin Ihsanoglu, à démissionner sans tarder.

Samedi, des centaines de manifestants pro-Morsi ont investi la place d’Eminönü, à Istanbul, à l’appel de la Fondation pour les droits de l’homme et le secours humanitaire (IHH), l’ONG qui avait affrété en 2010 la flottille pour Gaza. «Dégage Sissi, nous sommes à tes côtés Morsi!» ou «Les Pharaons putschistes se noieront dans le sang qu’ils ont répandu», scandait la foule sous les portraits géants d’Erdogan et de Morsi. D’Istanbul à Ankara, de Konya à Diyarbakir, des rassemblements quotidiens prennent fait et cause pour les «frères égyptiens». Selon les résultats d’un sondage publié la semaine dernière, 49% des Turcs interrogés disent «s’opposer au coup d’Etat» en Egypte, quand seulement 10% affirment le soutenir.

Avec l’éviction de Morsi, Ankara perd un allié et une part de son influence sur la scène régionale. Le Parti de la justice et du développement (AKP), au pouvoir depuis 2002, entretient de proches relations avec les Frères musulmans. Recep Tayyip Erdogan avait salué leur victoire au Caire en juin 2012, et Mohamed Morsi avait été invité au grand congrès de l’AKP en octobre pour apprécier «le modèle turc», censé promouvoir une démocratie laïque dans une société à majorité musulmane.

Le coup de force de l’armée égyptienne rappelle aussi aux Turcs l’époque – pas si lointaine – où des généraux s’arrogeaient le droit de renverser un gouvernement élu. Depuis le 3 juillet, Erdogan n’a de cesse de mettre en avant la «légitimité électorale» de Mohamed Morsi, «élu avec 52% des suffrages», a-t-il répété samedi. Un discours qui rappelle celui des «50%» dont se prévalait le leader turc au plus fort des manifestations sur la place Taksim d’Istanbul en juin. «Peut-être que ceux qui causent les troubles en Egypte aujourd’hui voudront faire la même chose en Turquie demain», a menacé Erdogan, ravivant les théories du «complot international» éculées pendant les manifestations de Taksim.

Ses propos n’ont pas tardé à atteindre Le Caire, où le gouvernement de transition a une nouvelle fois accusé la Turquie «d’ingérence» dans les affaires intérieures de l’Egypte. L’agence de presse turque Anadolu citait dimanche le ministre des Affaires étrangères, Nabil Fah­mi, dénonçant «l’attitude hostile» de la Turquie, «l’idéologie de l’AKP» et les «mauvais calculs» d’Ankara au sujet «des printemps arabes». L’Egypte a annoncé vendredi qu’elle annulait des manœuvres ­navales avec la Turquie prévues en octobre. Ankara avait auparavant rappelé pour consultation son ambassadeur au Caire, qui avait aussitôt fait de même avec le sien en Turquie.

«Le Conseil de sécurité des Nations unies n’a même plus le droit de se regarder dans un miroir»

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