aux frontières du conflit syrien

Ayham, profession contrebandier

Les djihadistes ont pris le contrôle de la contrebande. Témoignage

Ayham sort son téléphone et montre ses photos de trésors: une croix byzantine en or, une statue d’Alexandre de Macédoine, une autre de la Vierge. Des merveilles inestimables mises au jour en Syrie par des pilleurs de tombes, puis passées sous le manteau en Turquie? «De vulgaires copies», tranche un riche marchand d’art d’Istanbul, venu à la frontière syrienne pour les bonnes affaires. Ayham s’énerve: «Je connais celui qui a excavé ces objets, j’ai toute confiance en lui.» Pas de quoi convaincre l’antiquaire, qui s’en va.

Rêve de stylisme

Avant de se livrer à la contrebande d’objets archéologiques, Ayham a trafiqué des armes, de l’essence, des cigarettes et même de la farine, de part et d’autre de la frontière syrienne. Il a aussi joué les passeurs, aidé les réfugiés à se rendre en Turquie et les djihadistes étrangers en sens inverse. Avec deux comparses, il avait monté une bande. Tout a tourné court lorsque son ami Ahmed s’est fait la malle avec la caisse: «Nous avions réuni 15 000 dollars, mais le vol d’un chargement par des bandits armés nous a laissé une grosse ardoise. Ahmed a préféré filer avec toutes nos économies, il est rentré à Lattaquié.»

Ayham, lui, ne peut plus retourner à Lattaquié, ville côtière sous le contrôle des forces loyales à Bachar el-Assad. «Je suis recherché depuis le début de la révolution. Au premier check point gouvernemental, je me ferais arrêter», dit-il en levant son visage angélique vers le ciel. Il a 29 ans, mais ressemble à un adolescent.

Le trafic d’armes et de cigarettes rapportait beaucoup. «Les armes provenaient pour la plupart de l’arsenal de l’armée, elles étaient vendues par des officiers corrompus. Je les transportais là où la demande était la plus grande. Mais, depuis six mois, les groupes djihadistes armés font la loi et ont pris le contrôle de la contrebande. C’est devenu dangereux pour les petits trafiquants.»

Ayham ne voit pas de mal au pillage des sites archéologiques. «Tout le monde s’y est mis. Dans chaque katiba, il y a quelqu’un qui fouille le sous-sol. Beaucoup de sites n’ont pas encore été excavés. Il suffit de gratter au bon endroit et on tombe sur des statues, des pots, des pièces.» Les douaniers turcs, très stricts lorsqu’il s’agit d’exporter des antiquités hors de Turquie, ferment les yeux sur le trafic d’objets syriens.

Le bruit s’est répandu que le commerce d’antiquités permettait de s’enrichir facilement. Ayham n’y entend rien. Il croit que tout ce qui brille est de l’or, à condition que ce soit ancien. Les chiffres se confondent: il veut des milliers de dollars pour les statues, des millions pour la croix. «Que puis-je faire pour survivre? En Syrie, il n’y a plus de place pour des activités légales. Si tu n’as pas derrière toi une bande armée, tu ne peux pas faire de l’argent. En Turquie, les gros bonnets font leur beurre, mais ils laissent aussi un peu de place aux petits comme moi.» La vraie passion d’Ayham, ce sont les vêtements pour femmes. Il a étudié le stylisme et rêve qu’un jour, peut-être, il confectionnera des robes.

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