Malaisie

Labuan, coffre-fort tropical

Au cœur de l’Asie du Sud-Est, face au riche sultanat pétrolier de Brunei, l’île malaisienne rêve de copier le Liechtenstein. Son secret? Offrir aux fortunes mondiales un véhicule juridique inspiré des «Anstalten», les fondations de la principauté alpine. Un secret bancaire exotique de plus en plus prisé par les banques de la région

Publié par l’Autorité de supervision financière (FSA) de Labuan, l’ouvrage d’art respire l’opulence. Tirés des collections de la Bank Negara Malaysia – la banque centrale de Malaisie –, les tableaux de peintres régionaux fameux s’étalent sur des doubles pages d’un beau papier velouté.

Sur la terrasse du Financial Park, le bâtiment où sont regroupés banques, cabinets d’avocats et intermédiaires financiers insulaires, Izzam Shah Ariff Shah tend le livre à chacun de ses visiteurs. «Ce qui manque à Labuan, c’est une notoriété internationale. Mais nous nous efforçons de changer cela», raconte le directeur adjoint de la FSA. Il est bientôt 18h dans ces parages tropicaux proches de l’équateur. Le soleil couchant ricoche sur les navires de ravitaillement des plateformes pétrolières au large de Bornéo, qui constellent la baie de Labuan. Les haut-parleurs de la mosquée centrale résonnent des appels à la prière. La place financière rêve, sur le papier, de rivaliser un jour avec Singapour ou Hongkong. Mais elle ressemble beaucoup plus à une bourgade balnéaire endormie qu’à un «dragon» d’Extrême-Orient…

Le terme «offshore», à Labuan, ne désigne pourtant pas la seule extraction de l’or noir du golfe de Brunei, ce sultanat considéré comme l’un des Etats les plus riches du monde. Il se conjugue aussi à toutes les sauces juridiques et financières. Labuan est l’un des derniers rejetons de la famille honnie des «paradis fiscaux» que l’OCDE traque avec ses listes et tente de prendre dans les filets de la transparence fiscale.

Le pli a été pris en 2010, alors que le gouvernement de Malaisie a commencé à vouloir attirer les capitaux des riches pays musulmans et à développer toute une industrie de la finance islamique. Or qui dit afflux de capitaux dit refuge juridique et discrétion sur l’identité des bénéficiaires ultimes: «Nous avons modifié notre législation et permis, depuis 2010, la création de trusts et de fondations destinés particulièrement aux high net worth individuals [littéralement, les individus ultra-riches]», raconte Normala Mat Som, une avocate trentenaire spécialisée dans cette paperasse derrière laquelle se cache, à travers le monde, les capitaux nomades désireux, pour certains, d’échapper au fisc.

Le bureau de Normala, au troisième étage du Lazenda Commercial Centre, un bâtiment banal du petit centre-ville de Labuan, résume ce qu’est un paradis fiscal dans sa version «juridiction à palmiers». Dix minutes à pied, dans la chaleur moite de ces parages asiatiques, suffisent pour l’atteindre depuis l’embarcadère des ferries. Dans la rue, les magasins duty free d’électronique, de cigarettes et d’alcools s’arrachent les clients venus du continent. En bas, au pied de l’escalier, une dizaine de plaques aux noms de sociétés exotiques annoncent la couleur. A l’étage, une fois la porte franchie sous un verset du Coran, quatre juristes, toutes des jeunes femmes, les cheveux recouverts d’un gracieux foulard. Trois ordinateurs. Deux imprimantes. Des piles de formulaires. Et, au mur, les certificats du barreau de Kuala Lumpur et de Kota Kinabalu, la capitale de l’Etat malaisien voisin de Sabah.

Le cabinet de Normala Mat Som, Labuan Ins International Trust, est l’un des derniers à avoir rejoint la liste des 35 trust companies accréditées par la FSA et habilitées à créer des structures pour accueillir les fonds de non-résidents. Sauf qu’à la différence de ses concurrents, l’avocate – par ailleurs épouse d’un responsable de la FSA – s’est spécialisée dans un autre type de véhicule juridique: les fondations. Copiées-collées sur le modèle des Anstalten du Liechtenstein, celles-ci permettent aux détenteurs des capitaux de nommer eux-mêmes les administrateurs de leurs fortunes, au lieu de les confier à des avocats comme c’est le cas pour les trusts de droit anglo-saxon. «Notre objectif est d’attirer aussi les Européens. Ceux qui, aujourd’hui, ont leur argent placé au Liechtenstein, en Suisse, au Luxembourg», complète la juriste. Les fondations ont l’avantage de pouvoir être facilement cédées en cas de succession. Le nom et l’adresse de l’ultime bénéficiaire figurent en outre dans un registre notarié séparé, garantie supplémentaire de confidentialité.

A Labuan, le registre de ces fondations n’est, de plus, pas centralisé, donc guère accessible dans le cadre des échanges classiques d’informations entre administrations fiscales. Mieux: une fondation peut être ouverte… par une société enregistrée à Singapour, Hongkong ou Panama. Double, voire triple écran: «La démarche à suivre est simple, poursuit avec le sourire Normala Mat Som. Le coût d’ouverture d’une telle fondation est d’environ 2000 dollars. Nous ouvrons ensuite pour vous un compte en devises chez CIMB – la première banque de Malaisie – ou chez HSBC. Puis vous dotez cette fondation du capital que vous souhaitez.» Et d’ajouter, sans une once de cynisme apparent dans la voix: «Vous savez, beaucoup de mes clients utilisent ces fondations dans un but caritatif.»

Labuan n’a rien du centre financier trépidant. Son point fort consiste avant tout à ne plus être dans le collimateur de l’OCDE. En juin 2009, lors du sommet du G20 à Londres, la petite île malaisienne s’était en effet retrouvée sur la liste noire des Etats «qui ne sont pas engagés à se conformer aux standards internationaux». Les autorités de Kuala Lumpur ayant, depuis, signé le nombre de conventions bilatérales requis, la pression est retombée. Pays émergent doté d’une bonne classe moyenne, la Malaisie est même parvenue à faire oublier qu’elle n’est toujours pas signataire de la Convention multilatérale de l’OCDE, pilier de la coopération internationale. La finance islamique, sa spécialité, n’est, il est vrai, pas la préoccupation première des Occidentaux. Ceux-ci préfèrent surveiller Jersey, les Seychelles, Panama ou les îles Vierges.

Ce rocher stratégique, que les Japonais occupèrent durant la guerre du Pacifique, profite d’être dans une zone grise. Avec un réel succès. Zizina Sahmat, l’une des directrices du Financial Park, est notamment fière du dîner annuel de la finance offshore qui réunit ici le gotha des banques asiatiques. Fière, aussi, de la liste des locataires de son complexe d’une vingtaine d’étages, face à la mer de Chine du Sud. Credit Suisse, UBS, BNP Paribas, JP Morgan, Deutsche Bank… Toutes sont là, représentées le plus souvent par des cadres asiatiques. Motif officiel: l’appui financier aux nombreuses sociétés pétrolières. Autre excuse: de soi-disant montages financiers pour l’aéronautique. Des «paravents» selon Charles Santiago, un député malaisien qui, à Kuala Lumpur, scrute les paradis fiscaux asiatiques. «Labuan devient un coffre-fort tropical dont les portes ne cachent pas seulement de l’argent propre», s’inquiète-t-il. Un coffre qui, comme par hasard, se remplit au fur et à mesure que la traque fiscale s’intensifie à Singapour, poumon financier de la région. Selon la FSA, plus de 540 milliards de dollars ont transité, entre janvier et mai 2013, via les fondations ou trusts enregistrés à Labuan. Soit déjà plus que pour toute l’année 2012.

Labuan reste pour l’heure négligée par l’OCDE et les grands pays affairés à traquer leurs évadés fiscaux

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