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L’économie ne peut plus répondre aux ambitions géopolitiques du Kremlin

Après la Biélorussie et l’Arménie, c’est en Ukraine que la Russie achète son influence géopolitique. Mais la rente pétrolière se tarit et le déficit s’alourdit. Le président Vladimir Poutine finance ses ambitions avec l’argent des retraites

Le président russe s’est montré inhabituellement généreux mardi soir avec son homologue ukrainien, Viktor Ianoukovitch. Vladimir Poutine a prêté 15 milliards de dollars à un pays qui peine perpétuellement à rembourser ses dettes et a offert un rabais sur le gaz qui va créer un énorme manque à gagner pour Gaz­prom (et le budget russe). Ces deux «cadeaux de Noël» ont fait grincer des dents en Russie, tant chez les libéraux que chez les conservateurs.

Pour l’économiste Mikhaïl Deliaguine, «les 15 milliards de dollars placés dans des obligations ukrainiennes jetables ne seront pas remboursés. Car l’Ukraine ne peut pas se développer en dehors de l’Union douanière, dont il n’a pas été question [entre Poutine et Ianoukovitch].» Ce qui indigne encore davantage les observateurs, c’est le prix du gaz, qui tombe de 420 à 268 dollars les 1000 m³. «[Kiev] pourra réexporter le gaz russe acheté au rabais», s’insurge Mikhaïl Deliaguine, et dégager un bénéfice annuel de 4 milliards de dollars. En tout, l’économiste estime le «cadeau de Noël» à l’Ukraine à quelque 22 milliards de dollars.

La Biélorussie fait déjà la même chose depuis des années avec le gaz et le pétrole russes, ce qui équivaut à une subvention, par ailleurs vitale pour son économie. En échange de leur loyauté politique envers Moscou, Minsk et, depuis peu, l’Arménie achètent du gaz russe à moins de 190 dollars les 1000 m³.

En rebâtissant un empire tenant par les gazoducs, Vladimir Poutine fait machine arrière par rapport à son vœu énoncé au milieu des années 2000 de fonder des relations de voisinage sur les bases de l’économie de marché. Le coût, difficile à chiffrer, risque d’être insupportable pour une économie russe sur la mauvaise pente. La forte croissance des années 2000 (7% en moyenne) a brutalement ralenti à 1,4% cette année (selon les prévisions du Ministère des finances). Les prévisions de croissance pour les années qui viennent plafonnent à 2,8%, selon le même ministère, qui prévoit aussi «de sérieuses difficultés budgétaires à partir de 2016». Difficultés liées surtout aux promesses électorales de Vladimir Poutine. L’achat d’influence dans les anciennes républiques soviétiques s’ajoute à une longue liste de dépenses budgétaires pharaoniques (JO de Sotchi, Mondial de football en 2018, gigantesque programme de réarmement, dépenses sociales, etc.).

Puiser dans les retraites

Les économistes répètent sur tous les tons que la machine de croissance russe a calé faute de réformes structurelles. Le problème est bien connu: c’est le défaut des économies dépendantes de leurs exportations en matières premières. Dans le cas russe, deux pans entiers de l’économie (l’industrie et l’agriculture) agonisent, faute d’être compétitifs. La Russie n’exporte qu’une poignée d’hélicoptères, parfois une centrale nucléaire et quelques services informatiques.

Pour l’économiste Sergueï Alexachenko, «des milliards ont été dépensés [pour diversifier l’économie], sans aucun effet. Les matières premières représentent toujours 85% des exportations russes». Il y a bien une autre forme d’exportation massive russe, celle des pétrodollars envoyés à l’étranger, sous forme d’évasion fiscale: 800 milliards de dollars en vingt ans, selon le Sénat russe, et 22 milliards sur les neuf derniers mois, d’après la banque centrale. L’économie souffre à cause de ce phénomène d’un énorme déficit d’investissement. «Ce n’est pas tant pour contourner le fisc que pour protéger son droit à la propriété», explique Alexachenko, faisant allusion aux problèmes endémiques de corruption et de vulnérabilité des investisseurs face à l’Etat.

A court de ressources, Vladimir Poutine a décidé de puiser dans la Caisse nationale de prévoyance, un fonds d’Etat alimenté par les revenus pétroliers et destiné à financer les retraites des Russes. Un fonds qui, en principe, ne peut pas être investi dans les actifs risqués que sont indéniablement les obligations d’Etat ukrainiennes. Peut-être que Vladimir Poutine, lors de sa grande conférence de presse annuelle ce jeudi au Kremlin, saura convaincre ses ouailles que le prestige national vaut bien quelques millions de retraites.

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