Union européenne

La France, chef de file de l’Europe de la défense

La France souhaite la création d’un fonds européen de financement des opérations militaires extérieures, notamment en Afrique. C’est l’un des enjeux du sommet qui s’ouvre jeudi à Bruxelles

Sur l’ordre du jour du Conseil européen qui se tient ces jeudi et vendredi à Bruxelles, Paris considère l’Europe de la défense comme une «priorité». Pour contrer les critiques d’isolement essuyées lors des engagements militaires au Mali et en Centrafrique, la France cherche à rallier les Européens à sa vision des enjeux sécuritaires pour le Vieux Continent: «Une partie de l’avenir de la sécurité européenne se joue en Afrique. Les risques terroristes et maritimes, les phénomènes migratoires, les trafics et l’insécurité ont des incidences en Europe», résume le député européen Arnaud Danjean, président de la sous-commission Sécurité et défense au Parlement européen. En conséquence, l’Europe devrait se montrer plus solidaire de la France, notamment lorsque cette dernière intervient militairement en Afrique, estime Paris.

François Hollande arrive au Conseil européen avec plusieurs propositions. L’argent étant le nerf de la guerre, le chef de l’Etat estime d’abord que les pays de l’Union devraient contribuer davantage aux opérations militaires extérieures soutenues par l’Europe. D’où son idée de créer un fonds permanent de financement de ces opérations. Le président de la République espère un feu vert de ses homologues pour avancer sur le sujet et aboutir à un projet concret à la fin du premier semestre 2014. L’un des enjeux? Déterminer quel type d’intervention serait soutenu: «Penser que les Européens pourraient financer des opérations françaises comme «Serval» ou «Sangaris» est illusoire», estime ainsi Arnaud Danjean.

François Hollande souhaite également un réexamen du mécanisme de déploiement des groupements tactiques. Il s’agirait d’être en mesure de prendre des décisions rapides et d’agir immédiatement en cas de crise aiguë, comme la France l’a fait au Mali pour stopper l’avancée de groupes terroristes ou à Bangui pour éviter une catastrophe humanitaire. Les groupements tactiques existent depuis 2005, mais n’ont jamais été utilisés. «C’est un signe du refus de l’usage de la force par les Européens», analyse Elvire Fabry, chercheur senior à Notre Europe, l’Institut Jacques Delors. Les Etats craignent le fardeau financier de telles opérations, leur impopularité auprès des opinions publiques ou estiment que ce n’est pas à l’Union d’agir militairement dans des théâtres extérieurs.

A Bruxelles, Paris tentera enfin de convaincre de la nécessité de développer une base industrielle commune en matière de défense. François Hollande proposera notamment de construire une prochaine génération de drones de surveillance, à l’horizon 2020-2025.

La France se pose ainsi en chef de file de l’Europe de la défense. Son histoire et ses liens avec le continent africain l’expliquent en partie, mais pas seulement. Pour elle, les Européens doivent globalement renforcer leur autonomie stratégique et être capables de faire face seuls aux menaces extérieures. La réflexion se base notamment sur le nouveau contexte stratégique, issu de la réorientation des Etats-Unis vers le Pacifique: «Cela donne une nouvelle responsabilité aux Européens, celle d’assurer eux-mêmes la stabilité de leur voisinage, explique Elvire Fabry. A cela s’ajoute le décalage entre la démilitarisation de l’Europe et le développement des équipements militaires dans les grands pays émergents.»

Mais Paris semble relativement isolé, dans ses convictions comme sur le terrain. «C’est un état d’esprit général: les Européens sont tournés vers des préoccupations économiques, comme la lutte contre le chômage, ils ne sont pas dans une logique d’influence ni de projection sur des théâtres d’opérations extérieures», explique Elvire Fabry. A l’exception de la France, «les enjeux de défense ont du mal à se placer en haut de l’agenda politique». Outre les préoccupations intérieures notamment budgétaires, certains pays, comme la Grande-Bretagne, considèrent que c’est à l’OTAN, non à l’Europe, de gérer les questions de sécurité. S’agissant des groupements tactiques, «c’est un vrai sujet, qui mérite d’être porté, mais la volonté politique des autres Etats n’existe pas», constate Arnaud Danjean.

Ainsi, pour la France, «le Conseil risque d’être très décevant», anticipe Elvire Fabry. Tout en se félicitant que le sommet traite des questions de défense, car «cela n’a plus été le cas depuis cinq ans», Arnaud Danjean se montre également pessimiste quant aux résultats escomptés. Certes, certains Etats, comme l’Italie ou l’Espagne, «sont proches de la vision politique française, mais ils n’ont pas les moyens de passer aux travaux pratiques», glisse le député européen UMP. La France mise aussi sur la Pologne pour la soutenir.

Reste la possibilité de surprises: depuis des semaines, Paris bat la campagne pour rallier des pays à sa cause en Centrafrique et ne plus apparaître comme le gendarme de l’Afrique. L’UE a ainsi été associée au sommet de l’Elysée sur la paix et la sécurité en Afrique. A cette occasion, le président du Conseil, Herman Van Rompuy, avait reconnu que l’Europe «compte de temps à autre trop sur la France» et que «la déstabilisation des pays africains peut affecter [sa] sécurité». L’Union a déjà promis 50 millions d’euros à la Misma (Mali), ainsi que 30 millions d’euros pour l’aide huma­nitaire; des Etats européens ont ­apporté une aide logistique, notamment pour le transport. Laurent Fabius, le patron du Quai d’Orsay, rêve désormais de l’envoi de troupes au sol, peut-être belges, par exemple pour sécuriser l’aéroport de la capitale centrafricaine. Hier, Thierry Repentin, le ministre des Affaires européennes, a assuré que des décisions seraient annoncées à Bruxelles.

Certains pays considèrent que c’est à l’OTAN, non à l’Europe, de gérer les questions de sécurité

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