Migrations

Charles Heller, la vigie des naufrages en Méditerranée

Le jeune réalisateur et chercheur Charles Heller s’intéresse aux migrants qui coulent en mer sur des embarcations de fortune. Et surtout à ceux qui font mine de ne pas les voir. Il a cofondé Watch the Med, un site qui démontre à quel point ces bateaux sont rarement tout seuls en mer

L’œil des

Le jeune réalisateur et chercheur Charles Heller s’intéresse aux migrants qui coulent en mer sur des embarcations de fortune. Et surtout à ceux qui font mine de ne pas les voir. Il a cofondé Watch the Med, un site qui démontre à quel point ces bateaux sont rarement tout seuls en mer

Il est mal à l’aise au moment de poser pour la photographe. Son truc à lui, c’est plutôt se tenir derrière la caméra. Charles Heller, réalisateur et chercheur binational suisse et américain de 32 ans, s’interroge: pourquoi d’ailleurs doit-il, lui, figurer sur la photo? Le sujet, ce sont les tragédies des migrants en mer Méditerranée, non?

Effectivement. Et ce sont les drames des 3 et 11 octobre derniers, au large de Lampedusa, petite île sicilienne devenue malgré elle la porte d’entrée de nombreux migrants africains vers l’Europe, qui nous ont poussés à reprendre contact avec lui. Le premier, qui a eu lieu à moins d’un kilomètre de l’île, a fait plus de 360 morts, créé de vives réactions politiques, et remis le projecteur sur Lampedusa, aujourd’hui montrée du doigt pour les «traitements épouvantables», selon les termes de la Commission européenne, infligés dans son centre de rétention.

Le deuxième, survenu entre Malte et Lampedusa après les tirs d’un bateau libyen, s’est soldé par environ 200 décès. «Nous venons de démontrer, à partir de témoignages de survivants, de réponses officielles et de données de localisation des navires, que les secours ont mis plus de cinq heures pour intervenir», raconte Charles Heller. «A cause de ce retard, seules 212 personnes sur 400 ont pu être sauvées.» Ces deux drames ont été très médiatisés. Mais de nombreuses autres tragédies restent tues, ignorées. C’est précisément à ce niveau que Charles Heller veut agir: il travaille à une thèse de doctorat sur les politiques migratoires en mer, depuis Tunis, où il s’est installé avec sa femme et son fils pour quelques mois.

«Aujourd’hui, la seule réponse des politiques pour freiner les naufrages en mer, c’est de renforcer les moyens financiers attribués à Frontex et à Eurosur, le tout nouvel outil de l’UE pour surveiller ses frontières externes», dénonce-t-il. «Les Européens se barricadent, veulent repousser les migrants vers leur pays. Cela ne résout rien. Au contraire.» Il détaille: «Entre 1988 et 2013, plus de 14 000 décès ont été recensés aux frontières maritimes de l’UE par le site Fortress Europe; 7000 dans le seul canal de Sicile.»

Il se fait un point d’honneur de passer chaque drame sous la loupe, de mettre en avant les responsabilités des Etats, signaler les navires qui n’ont pas porté assistance aux naufragés. De briser le silence.

Avec Lorenzo Pezzani, un collègue chercheur de l’Université de Goldsmiths à Londres, et dans le cadre d’un projet de Forensic Oceanography, il a notamment mis sur pied le site Watch the Med, avec une carte interactive, qui géolocalise les naufrages en mer Méditerranée et les violations des droits de l’homme aux portes de l’Europe. Le site, «un réseau de contre-surveillance mis sur pied avec des membres de la société civile», recueille des témoignages de rescapés, mais aussi ceux de gardes-côtes et de militants. Pour reconstituer les circonstances exactes des drames.

But recherché: documenter et «spatialiser» les naufrages. «Car la mer n’est pas un no man’s land. C’est un espace quadrillé en zones de recherche et de sauvetage (les zones SAR) attribuées à chaque Etat. Des responsabilités peuvent donc être établies.» Sauf que voilà: certaines zones, entre l’Italie et Malte par exemple, se superposent et des Etats se renvoient la balle. Et puis la criminalisation des pêcheurs, amendés s’ils viennent au secours de migrants, compliquent la donne. On les accuse parfois, comme en Italie avec la loi Bossi-Fini, de favoriser la migration illégale.

Avant, les ONG de défense des migrants dénonçaient en comptant les morts, souligne Charles Heller. «Aujourd’hui, avec de nouveaux moyens techniques, comme les images satellites et les données de géolocalisation des navires, et plus les seuls témoignages de survivants, nous arrivons mieux à montrer du doigt certaines violations et passivités inadmissibles. En fait, nous surveillons les surveilleurs.»

Charles Heller est le fils d’un pédiatre socialement engagé et d’une tibétologue. «J’ai dû faire mes premières manifestations pour un Tibet libre vers l’âge de 6 ans», se rappelle-t-il, grand sourire aux lèvres. Après une maturité artistique, il se lance dans les Beaux-arts et travaille pour la première fois avec des requérants dans le cadre de son service civil. Cela lui a donné l’envie de se lancer dans des documentaires et moyens-métrages, comme Nem-Nee (2004), sur les requérants déboutés d’office, Crossroads at the Edge of Worlds (2007), retraçant les migrations irrégulières qui transitaient par le Maroc, ou Home Sweet Home (2009), qui décrit les affres de la politique d’asile suisse. Puis, il part un an à Londres faire un mémoire en relations internationales, sur la crise politique au Togo. Il a essayé d’en faire un film, mais a dû abandonner son projet, faute de moyens financiers.

En juillet 2007, il apprend en lisant Le Temps que l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) mène des campagnes de dissuasion au Cameroun et au Nigeria, avec des images proches de celles qu’il utilisait dans ses documentaires. «A commencé alors pour moi une période de remise en question et de crise. Pendant deux ans, je me suis demandé comment ces images, que je percevais totalement différemment, devenaient un outil de politique de contrôle des migrations. Je me suis ensuite lancé dans mon doctorat, sur lequel je travaille toujours, depuis Tunis.»

Pour le chercheur, qui collabore avec plusieurs ONG suisses et étrangères mais assure garder son indépendance malgré ses idées ancrées très à gauche, c’est en 2011, en plein Printemps arabe, que la problématique des naufrages en mer atteint son paroxysme. «La Méditerranée était plus surveillée que jamais. Quarante navires de guerre étaient déployés au large de la Libye, or il y a eu un nombre record de 1500 morts en mer au départ de ce pays documentés cette année-là, selon les statistiques du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Comment était-il possible que personne ne voie ces embarcations en détresse? Les migrants devaient presque zigzaguer entre les navires militaires!»

La militarisation de la Méditerranée, la surveillance accrue des frontières, notamment au détroit de Gibraltar, pousse les migrants à prendre des chemins toujours plus dangereux. Plusieurs associations avec lesquelles il travaille, dont le Gisti (Groupe d’information et de soutien des immigrés) décident alors d’agir. Et de porter plainte contre différents acteurs, dont l’OTAN et Frontex, pour non-assistance à personne en danger. «C’est là que mon collègue et moi avons décidé de les aider dans le cadre de notre projet de Forensic Oceanography.»

Un cas a tout particulièrement attiré leur attention. On s’y réfère aujourd’hui comme le left-to-die boat. Le 27 mars 2011, 72 migrants quittent Tripoli à bord d’un zodiac, manquent rapidement d’essence et dérivent pendant quatorze jours, avant de s’échouer sur les côtes libyennes. Sans eau ni nourriture, seuls 9 ont survécu. Ces naufragés ont raconté les différents contacts qu’ils ont eus avec le monde extérieur pendant leur mortelle odyssée: l’appel de détresse qu’ils ont émis via un téléphone satellite, l’avion qui les a survolés, l’hélicoptère militaire qui leur a jeté des bouteilles d’eau et des biscuits, le navire de guerre passé tout près. La présence navale et aérienne était donc importante. Mais ces migrants n’ont pas été sauvés.

Charles Heller et ses comparses ont beaucoup travaillé sur ce cas, l’ont documenté, preuves techniques à l’appui, et publié un rapport en avril 2012. Ils ont aussi contribué à l’enquête de la sénatrice verte néerlandaise Tineke Strik, rapporteure de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe sur les vies perdues en Méditerranée.

«Notre rapport a servi de base à plusieurs plaintes déposées en France, en Italie, en Espagne et en Belgique», souligne Charles Heller. «Ce sont parmi les premières plaintes déposées concernant la mort de migrants en mer. Mais les Etats rejettent leurs responsabilités. La plainte française vient de se solder par un non-lieu. Personne n’a contesté notre reconstitution des faits, mais tout le monde s’évertue à dire qu’ils n’avaient pas vu le zodiac, malgré des photos qui démontrent le contraire…» Tineke Strik devrait rendre un rapport fouillé sur les suites à donner à l’affaire au printemps 2014.

C’est après ce premier «succès» que Charles Heller et Lorenzo Pezzani ont décidé de rendre publics leurs outils de documentation et de spatialisation des incidents en mer, en créant Watch the Med. Pour Charles Heller, plus motivé que jamais, seule la liberté de circulation, à mille lieues de l’agenda politique actuel, pourrait mettre un terme aux naufrages. Il insiste: «Ceux qui n’ont pas de possibilité de vivre dignement chez eux continueront de traverser les frontières, coûte que coûte. Tant que le régime d’exclusion et la militarisation perdureront, des corps continueront d’échouer sur nos côtes. Il faut regarder cette réalité en face.»

Seuls 9 des 72 migrants du «left-to-die boat» ont survécu. Des sauveteurs potentiels auraient pu éviter cette odyssée mortelle

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