Monde arabe

«La Tunisie a besoin de l’alliance entre islamistes modérés et laïcs»

Trois ans après la chute de Ben Ali, le parti islamiste Ennahda a accepté de se retirer du gouvernement. Son président, Rached Ghannouchi, explique les raisons de cette concession

«Ennahda tient au consensus»

Tunisie Trois ans après la chute de Ben Ali, le parti islamiste Ennahda a accepté de se retirerdu gouvernement

Son président, Rached Ghannouchi, explique les raisons de cette concession

Il y a trois ans, jour pour jour, acculé par la révolte de la rue tunisienne, Zine el-Abidine Ben Ali ­devenait le premier dictateur du monde arabe à quitter le pouvoir. Deux semaines plus tard, Rached Ghannouchi, qui avait fondé le Mouvement de la tendance islamiste en 1981 (rebaptisé Ennahda, la renaissance, en 1989), est de retour à Tunis après deux décennies d’exil en Grande-Bretagne. Rapidement légalisé, Ennahda s’affirme, le 23 octobre 2011, comme la première formation politique tunisienne, en remportant une majorité relative de sièges (89 sur 217) à l’Assemblée nationale constituante (ANC). Avec deux partis laïcs, le Congrès pour la république (CPR) et Ettakatol, Ennahda forme une troïka chargée de mener à bien la transition politique en Tunisie. Dans un contexte de marasme social et économique, celle-ci se révèle chaotique et, à la suite de l’assassinat, en juillet dernier, du député d’extrême gauche Mohamed Brahmi, les travaux de l’ANC sont interrompus. Pour mettre un terme au blocage politique, les islamistes ont accepté de se retirer du gouvernement pour céder la place à un cabinet de technocrates, dont la principale mission sera d’acheminer la Tunisie, d’ici à la fin de l’année, à des élections présidentielle et législatives.

Nommé vendredi passé, l’apolitique Mehdi Jomaa dispose de deux semaines pour former le nouveau gouvernement. Pendant ce temps, l’ANC poursuit à marche forcée la rédaction de la nouvelle Constitution. Elle ne parviendra pas à tenir le pari qu’elle s’était fixé d’achever le texte ce 14 janvier. Il lui restait lundi encore une cinquantaine d’articles à voter (sur 146), ce qui pourrait encore nécessiter une semaine de travaux.

Lors d’un entretien accordé au Temps - traduit par Gsouma Gsouma - à son domicile tunisois, ­Rached Ghannouchi revient sur l’action de son parti et compare les acquis de la révolution en Tunisie aux bouleversements du monde arabe. Il salue au passage la Suisse, dont «les portes lui sont toujours restées ouvertes» du temps de son exil sous Ben Ali, contrairement à celles d’autres pays européens.

Le Temps: Ennahda a accepté de quitter le gouvernement mais vous dites ne pas avoir quitté le pouvoir.

Rached Ghannouchi: Le pouvoir a un sens plus large que le gouvernement. Dans cette période transitoire en Tunisie, la gouvernance est avant tout parlementaire et l’essentiel du pouvoir est entre les mains des députés de l’ANC [où Ennahda jouit d’une majorité relative]. Nous avons accepté de quitter le gouvernement car nous tenons à garantir que les élections prochaines se tiennent dans des conditions de neutralité, afin que les autres partis ne puissent pas les critiquer. Nous avons fait cela pour le bien de la patrie.

– Il vous a fallu du temps pour prendre cette décision. Vous avez cédé sous pression? Par stratégie?

– Après l’attentat de Mohamed Brahmi en juillet dernier, des députés de l’opposition se sont retirés de l’ANC et ont refusé de continuer de participer à ses travaux. Nous avons estimé que nous retirer était la meilleure manière de permettre à tous les partenaires de continuer à jouer leur rôle pour élaborer la Constitution. L’intérêt national est d’avoir une Constitution de consensus national. Il est supérieur à l’intérêt partisan d’Ennahda, que le parti soit à l’intérieur ou hors du gouvernement.

– Ce qui s’est passé en Egypte a-t-il influencé votre action?

– On ne peut négliger le séisme qui a fait trembler nos voisins en Egypte. Nous avons essayé, par tous les moyens, et parfois par des concessions douloureuses, d’épargner à notre pays un tel sort.

– Il existait donc en Tunisie un risque de scénario à l’égyptienne?

– Un scénario à l’égyptienne était invraisemblable en Tunisie, l’armée tunisienne n’étant pas habituée à s’impliquer dans la vie politique, comme c’est le cas en Egypte. Mais notre pays a vécu une crise profonde dans laquelle ont pris part plusieurs partis et nous avions l’obligation morale de l’en sortir en cherchant une solution. L’essentiel est d’avoir mis la Tunisie sur les rails d’une démocratie durable, c’est-à-dire la finalisation de cette période transitoire pour passer aux élections finales.

– Quelle doit être la place de l’islam politique en Tunisie?

– Depuis le XIXe siècle, les Tunisiens ont œuvré pour un Etat moderniste et modéré, qui concilie au mieux les valeurs humaines, universelles, et les préceptes de l’islam. C’est ce qui a vu le jour dans les articles de notre nouvelle Constitution. Elle est très loin de l’obscurantisme, de l’intégrisme, de l’extrémisme. Notre expérience de la troïka, cette alliance entre islamistes modérés, d’une part, et laïcs modérés, d’autre part, est un ancrage dans ces valeurs universelles. Notre Constitution reflète clairement cette conciliation. Elle stipule, comme il se doit, les valeurs de l’islam, de la modération, de la tolérance, de la justice, que ce soit pour les individus ou pour la société.

– A l’avenir, imaginez-vous renouer des alliances politiques?

– Notre pays a encore besoin de cette alliance entre islamistes modérés et laïcs modérés pour faire évoluer la situation politique et gouverner, que ce soit dans cette période de transition ou dans un avenir prochain, après les élections. Nous allons continuer dans le sens d’une coalition, avec les principaux courants politiques tunisiens modérés. Ces deux courants s’affrontaient depuis un demi-siècle dans le monde arabe. En Tunisie, nous avons œuvré pour leur coexistence. Ils sont essentiels dans la pensée comme dans la gouvernance. L’expérience tunisienne est un modèle pour le monde arabe.

– A chaque fois que vous parlez d’islamistes, vous insistez pour préciser «modérés».

– Il y a un extrémisme au nom de l’islam, comme il y a un extrémisme au nom de la laïcité. L’extrémisme, de gauche ou de droite, revient à dire que l’on détient la vérité absolue, et qu’on la dicte aux autres à l’aide de la violence.

– Cet extrémisme, vous le rejetez?

– Nous rejetons fermement cette vision des choses. Le président déchu, Ben Ali, incarne cet extrémisme laïc. De même, le salafisme et le djihadisme représentent l’extrémisme religieux.

– Trois ans après les révoltes, que reste-t-il d’acquis irréversibles, en Tunisie et ailleurs?

– La liberté peut être citée comme valeur suprême. Elle a trouvé sa place dans la Constitution et nous mettons en place les institutions qui la rendront pérenne. Nous nous préparons à des élections libres, neutres, honnêtes. Nous allons tourner la page de l’ère de Ben Ali et nous pourrons dire que la Tunisie est la première république démocratique du monde arabe.

– Pourquoi la Tunisie semble-t-elle pouvoir réussir là où les autres pays arabes ont tant de difficultés?

– La volonté du peuple ne peut être anéantie ni annulée. La révolution arabe va réussir. C’est une question de temps. La Tunisie a su réunir les conditions pour une réussite un peu plus rapide. C’est sa chance. Mais le reste du monde arabe va suivre le même chemin.

– Sa chance?

– Peut-être son taux de scolarisation, sa position stratégique au cœur de Méditerranée, par laquelle sont passées plusieurs civilisations, ont-ils aidé. Comme l’homogénéité du peuple, sur le plan culturel, et celle de la langue et de la religion. Et le tempérament doux des Tunisiens, ou la géographie du pays.

– Quel regard portez-vous sur l’Egypte et sur ce qu’il advient des Frères musulmans?

– Il y a une tentative d’avortement de la révolution. Peut-être les putschistes ont-ils réalisé quelques acquis sur le terrain, mais cela ne durera pas. Dans les rues, les jeunes continuent de se dresser face à cette machine infernale. Ils finiront par réussir.

– Et la répression contre les Frères musulmans?

– Ce n’est pas la première révolution à subir une contre-révolution. Il n’y a pas, en Egypte, de retour à la case départ d’avant la révolution. La révolution continue. Le pays reste dans une période transitoire, encore révolutionnaire.

– Et la Syrie?

– La situation y est encore plus complexe, en raison des influences extérieures. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il n’y a pas d’avenir pour Assad et son régime. Il n’y a plus d’avenir pour la dictature, que ce soit en Syrie ou ailleurs dans le monde arabe. La graine a été semée. Le monde arabe n’accepte plus d’être sous la férule de dictateurs.

– Quelle est la part d’influence des islamistes dans la Constitution?

– Depuis sa création et la Constitution de 1959, l’Etat tunisien a une identité. Elle n’est pas laïque, elle est arabo-musulmane. Nous avons sauvegardé cet article dans la nouvelle Constitution (article 1).

– Regrettez-vous que le Coran ne soit pas la source de la loi dans la nouvelle Constitution?

– Le préciser dans un autre article aurait été une répétition de ce que stipule l’article 1: il dit clairement que la Tunisie a pour religion l’islam.

– Pourtant, les députés d’Ennahda ont milité pour que ce soit le cas.

– Rien dans cette Constitution n’a été adopté contre la volonté des députés d’Ennahda. Jusqu’à aujourd’hui, presque la totalité des articles adoptés l’ont été aux deux tiers des voix et parfois à l’unanimité. Nous tenons fermement au consensus. Nous n’avons jamais voulu d’une Constitution pour les membres Ennahda, ni pour les islamistes. Nous avons toujours voulu que tous les Tunisiens s’y retrouvent. C’est pour cela que, lorsque l’un des courants politiques n’a pas voulu stipuler la charia comme source de la législation, nous avons renoncé.

En Egypte, l’avant-dernière Constitution a été rédigée par une commission élue. Mais une large frange de la population y a vu une Constitution taillée pour les Frères musulmans et les salafistes, parce qu’ils étaient majoritaires. Cela a causé une fissure.

– Dites-vous que les Frères musulmans ont commis des erreurs d’appréciation?

– La Constitution de l’ère Morsi a été adoptée à 64% des suffrages, une majorité claire et nette. Mais cela veut aussi dire que le tiers des Egyptiens étaient contre. L’élite égyptienne n’a pas su cohabiter.

– Etait-ce la faute des Frères musulmans?

– L’élite égyptienne – au sens large, les Frères musulmans et les modernistes – n’a pas su trouver de bonnes solutions. Les différends ont fini par être été réglés à la manière forte.

– La Constitution n’abolit pas la peine de mort. Auriez-vous souhaité que ce soit le cas?

– La peine de mort n’est pas l’apanage de la Tunisie. Elle existe dans des démocraties plus ancrées, comme les Etats-Unis. Ce n’est pas un critère sur lequel on peut mesurer les démocraties.

– Mais quelle est votre position personnelle?

– Nous sommes donc contre l’utilisation de la peine de mort à des fins politiques. Cette peine sera conservée juste pour les questions de droit commun. Si quelqu’un soustrait la vie à quelqu’un d’autre, il ne peut sauvegarder la sienne. Cette peine est tout au contraire la manière de sauvegarder les âmes innocentes. Mais l’islam prône l’indulgence. Elle doit donc être utilisée de la manière la plus restreinte possible.

– Comment envisagez-vous l’avenir d’Ennahda?

– Ennahda restera le parti principal sur la scène politique tunisienne pour longtemps. Nous allons gouverner en coalition, si nous sommes choisis par le peuple, ce que nous croyons. Maintenant que nous sommes retirés du gouvernement et d’ici aux élections, nous avons une bonne occasion d’évaluer notre expérience de ces dernières années, afin de bien nous préparer sur la phase prochaine. Nous allons identifier les erreurs commises pour les corriger, pour le bien du parti et de la patrie.

– Quelles erreurs avez-vous commises?

– Dès le départ, c’est-à-dire après les élections du 23 octobre, nous avons essayé par tous les moyens de faire en sorte que la coalition ne soit pas que tripartite, mais encore plus large. Nous n’avons pas réussi dans ce sens, peut-être n’avons-nous pas pris assez de temps pour convaincre les autres partis . C’est ce qui a mené à la crise politique que nous avons vécue, caractérisée par cette fronde entre l’opposition et la troïka.

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