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Le pouvoir occulte des frères Koch

Les milliardaires Charles et David Koch restent très discrets, mais avec leur fortune, ces deux industriels influent de plus en plus sur la scène politique américaine

Le pouvoir occulte des frères Koch

Les milliardaires Charles et David Koch restent très discrets mais, avec leur fortune, ces deux industriels influent de plus en plussur la scène politique américaine

Les deux hommes n’aiment pas apparaître sous les feux des projecteurs. A 79 et 74 ans, Charles et David Koch, deux diplômés du Massachusetts Institute of Technology, restent furtifs, presque insaisissables. Selon un récent sondage de l’Université George Washington, 52% des Américains n’ont jamais entendu parler de ces deux industriels qui détiennent 84% du capital de Koch Industries. Basé à Wichita, au Kansas, au cœur du Midwest, ce conglomérat d’une multitude de sociétés actives dans les secteurs du pétrole et charbon, du textile, des engrais et des composants électroniques est la deuxième plus grande entreprise privée du pays. Il enregistre des revenus de plus de 100 milliards par an. Genève abrite notamment l’antenne de Koch Supply & Trading, centralisant le négoce pour les hydrocarbures en Europe, ainsi que Koch Fertilizer.

Les frères Koch refusent de le faire entrer en bourse. Ne se contentant pas de leur aura d’industriels à succès, ils pèsent de tout leur poids de milliardaires sur la scène politique américaine. La récente décision de la Cour suprême d’assouplir les règles régissant le financement des campagnes électorales pourrait accroître encore leur emprise sur le système politique américain, à l’image des oligarques russes en Russie.

Disciples de Friedrich von Hayek, voire du théoricien de l’autarchisme Robert LeFevre, ils sont accusés d’exercer un pouvoir occulte. Depuis le début de l’année, ils ont déjà investi près de 30 millions de dollars pour influencer les futures élections de mi-mandat en novembre prochain. Charles et David Koch déclarent officiellement ne pas vouloir combattre l’Affordable Care Act, la réforme de la santé du président Barack Obama. Mais ils ont été très actifs en coulisses pour saper Obamacare par l’entremise d’Heritage Action, le bras politique de l’Heritage Foundation, un groupe de réflexion conservateur de Washington qu’ils ont cofondé.

Cet activisme de l’ombre n’est pas nouveau. Dans les années 1970, les frères Koch ont commencé à fonder diverses institutions qui défendent leurs idées. Ils créèrent ainsi le Mercatus Center, la Mecque académique de la dérégulation. En 1977, Charles Koch cofonda le Cato Institute, le premier laboratoire de la pensée libertarienne à Washington au sein duquel les deux frères sont toujours actifs et dont ils partagent l’agenda qui irrite parfois l’establishment républicain. Ils ne s’opposent pas, par exemple, au mariage gay et sont plutôt favorables à la légalisation de certaines drogues. David Koch fut lui-même candidat à la vice-présidence des Etats-Unis en 1980 sur le ticket du libertarien Ed Clark. Se plaçant à la droite du candidat Ronald Reagan, il appelait à l’abolition du Social Security (l’équivalent de l’AVS), des régulateurs, du FBI, de la CIA et des écoles publiques.

A Washington, on appelle la constellation d’organisations sous l’influence des frères Koch la «Kochtopus», en référence aux tentacules de la pieuvre. Selon une enquête du Washington Post et du Center for Responsive Politics, ils sont derrière une coalition de 17 groupements conservateurs qui ont injecté plus de 400 millions de dollars dans la campagne pour les élections au Congrès et à la Maison-Blanche en 2012. Ils ont créé un réseau un peu à leur image: grâce à une ingéniosité juridique, ils ont réussi à mettre sur pied une structure qui permet aux généreux donateurs de rester anonymes. Les groupements formant la coalition ont chacun leur mission, mais tous doivent suivre le mantra des Koch: laisser faire le marché et réduire l’action de l’Etat au minimum.

Leurs chevaux de bataille sont Obamacare, qu’ils veulent abroger à tout prix, la réduction massive des dépenses de l’Etat fédéral et le combat contre l’Agence fédérale de protection de l’environnement (EPA). Considérée comme l’une des dix sociétés les plus polluantes du pays par une étude de l’Université du Massachusetts, Koch Industries est visée par les normes environnementales plus sévères décrétées par l’EPA. Elle possède près de 6500 km d’oléoducs et des raffineries en Alaska, au Texas et au Minnesota qui fournissent 5% des besoins du pays. Avec le boom énergétique que connaissent les Etats-Unis, la société est une mine d’or qui a beaucoup prospéré sous les années George W. Bush grâce à une loi sur l’énergie très favorable au big oil, les grandes majors du pétrole. Les frères Koch, pour leur part, ont financé une myriade d’organisations contestant la thèse du réchauffement climatique.

Dans une rare tribune parue le 3 avril dans le Wall Street Journal, Charles Koch a senti le besoin de sortir de l’ombre, de rappeler ce que l’entreprise familiale rapporte à l’Amérique: 60 000 emplois directs et 143 000 indirects. Il déplore qu’en Amérique, «les concepts fondamentaux de dignité, de respect, d’égalité devant la loi et de liberté personnelle sont désormais attaqués par le gouvernement». Il accuse l’actuelle administration de pratiquer le collectivisme. «La débâcle de la réforme de la santé» en serait le corollaire.

Cette haine de l’Etat et cet «amour de la liberté» sont en partie un héritage familial. Le père des Koch, Fred, fils d’immigrés néerlandais, avait travaillé dans les années 1930 en tant qu’ingénieur en chimie pour l’Union soviétique. Il y fit fortune en construisant 15 raffineries de pétrole pour Staline. Mais il en revint dégoûté par le communisme et l’horreur des purges. Aux Etats-Unis, il fonda la très anticommuniste John Birch Society. Le fils Charles Koch a de qui tenir. Dans le Wall Street Journal, il fustige cette gauche américaine collectiviste qui s’applique à salir sa réputation, à l’image de Saul Alinsky, un sociologue qui a inspiré Barack Obama quand celui-ci s’adonnait au travail communautaire dans le South Side de Chicago ou des «despotes» qu’il ne nomme pas.

Les milliardaires Koch ont eu des fortunes diverses quand il s’agit de mesurer l’impact du financement de campagnes électorales. En 2010, avec l’organisation Americans for Prosperity qu’ils ont créée en 2004, ils ont tapé dans le mille en soutenant un Tea Party émergent qui allait provoquer un raz-de-marée aux élections de mi-mandat. Ils n’ont pas hésité à soutenir la candidate malheureuse à la vice-présidence des Etats-Unis de 2008, Sarah Palin, ni l’autre égérie du Tea Party Michele Bachmann, qui «remercie Dieu» d’avoir envoyé les frères Koch pour sauver le Parti républicain.

L’ennemi numéro un des Koch, c’est Barack Obama, l’incarnation d’un progressisme contraire aux valeurs de l’Amérique. Charles Koch le compare au défunt président vénézuélien Hugo Chavez. En 2012, lors de l’élection présidentielle qui allait peut-être, selon Charles Koch, rimer avec «la plus grande perte de liberté et de prospérité depuis les années 1930», il dut s’avouer vaincu avec la défaite du républicain Mitt Romney et la réélection de Barack Obama à la Maison-Blanche. En automne 2013, les deux patrons de Koch Industries ont soutenu discrètement le sénateur tribun du Tea Party Ted Cruz dans sa croisade anti-Washington ayant mené à la fermeture partielle de l’administration fédérale. Avec l’aide de la très conservatrice Cour suprême, ils pourraient néanmoins jouer les faiseurs de roi lors des élections de mi-mandat en novembre 2014 ou à la présidentielle de 2016.

Dans l’optique de la course au Congrès de cet automne, où ils risquent de perdre le contrôle du Sénat, certains démocrates ont choisi de diaboliser les frères Koch. Leur chef de file au Sénat, Harry Reid, les a nommément accusés d’être «anti-américains» et de lancer une OPA sur la démocratie américaine. La stratégie est risquée. Les deux milliardaires sont peu connus des Américains. Et puis David Koch a su s’imposer comme un grand philanthrope dans la très progressiste société new-yorkaise. Il y a quelques années, le Lincoln Center, hôte du New York City Ballet, avait organisé un grand gala en son honneur pour le remercier d’un don de 100 millions de dollars, baptisant l’une de ses salles du nom de son généreux mécène. Il était flanqué à l’occasion de Caroline Kennedy, la fille du président assassiné. Cet automne, le Metropolitan Museum of Art (Met) va inaugurer une grande esplanade arborisée, un projet financé par David Koch. Seul survivant d’un accident d’avion en 1991, puis guéri d’un cancer de la prostate peu après, celui-ci a jugé nécessaire de faire acte de générosité face à ce signe du destin: en versant 696 millions de dollars pour la recherche sur la maladie.

Leurs chevaux de bataille: l’Obamacare, la réduction massive des dépenses de l’Etat fédéral et la protection de l’environnement

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