Europe

Comment les experts européens ont réformé la Grèce

C’est en Grèce que l’UE a accouché des outils pour sauver l’euro. En pleine débâcle financière, les experts de la troïka ont improvisé, négocié et imposé les réformes. «Le Temps» a retrouvé des acteurs clés de ce tournant européen

Une troïka dans le chaudron grec

Europe C’esten Grèce que l’UEa accouché des outils pour sauver l’euro

En pleine débâcle financière, les experts de la troïka ont improvisé, négocié et imposé les réformes

Le Temps» a retrouvé des acteurs clés de ce tournant européen

Ulysse a toujours hanté les très confidentielles réunions des experts européens de la troïka. De 2010 jusqu’au début de 2014, lors de leurs missions quasi trimestrielles à Athènes, cloîtrés le plus souvent dans leurs chambres du Hilton, les experts de la Commission européenne, du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque centrale européenne (BCE) avaient pour habitude de transformer en centre de commandement la salle de conférences «Ithaque» de l’hôtel. Du nom de l’île où régnait, puis revint, après son long voyage, le héros de L’Odyssée…

«Ils avaient affiché aux murs les listes des réformes, et surtout leurs objectifs chiffrés», se souvient un concierge du Hilton. L’offensive coordonnée depuis «Ithaque» était économique. Et un peu comme dans le récit mythologique d’Homère, personne ne savait si la Grèce ne se perdrait pas dans les abysses de sa dette et de ses mensonges statistiques: «Lorsque je les ai rencontrés pour la première fois dans cet hôtel, en avril 2010, se souvient un responsable du Ministère des finances, nous étions à leurs yeux presque irrécupérables. Leur logique, leurs statistiques, leurs expressions était celle du FMI. Nous étions une nouvelle Argentine.»

Le décor et le rituel des futures visites de négociations et d’inspections à Athènes de cette brigade d’experts à trois têtes – d’où le surnom de troïka – sont fixés dès leur première mission entamée le 19 avril 2010, soit dix jours avant l’accord obtenu au bout de la nuit du 2 mai à Bruxelles, sur le premier plan de sauvetage de la Grèce à hauteur de 110 milliards d’euros, sous forme de prêts du FMI et de prêts bilatéraux. Le patron de la troïka, coté européen, est alors Servas Deroose, un Belge néerlandophone, directeur adjoint des Affaires économiques et financières (Ecofin) de la Commission. A ses côtés: le danois Poul Thomsen, de la division Europe du FMI, et l’Autrichien Klaus Masuch, un vétéran de la BCE à Francfort.

Le trio, escorté par des gardes de sécurité, débarque chaque matin vers neuf heures par l’entrée principale du Ministère des finances, rue Nikkis, juste derrière la place Syntagma, l’épicentre du pouvoir grec, bordée de l’autre coté par le parlement et les bureaux du premier ministre. «Quelques rares fois, manifestants et policiers les ont contraints à passer par le garage, mais ce fut l’exception», se souvient Loukas, un vigile. Un ascenseur est réservé à ces experts, seuls habilités à faire débloquer les dizaines de milliards d’euros des fameuses tranches d’aide, pour permettre à l’Etat grec de boucler ses fins de mois. Direction le sixième étage «ministériel»: «Le scénario a été clair dès le début. Et de là ont découlé beaucoup de problèmes, poursuit un haut fonctionnaire hellénique. Il ne s’agissait pas en priorité de réformer la Grèce, mais d’atteindre les objectifs chiffrés, de dire à l’Eurogroupe s’il pouvait signer le chèque. Au début, le «combien» a toujours supplanté le «comment» ou le «pourquoi». L’incendie menaçait de consumer l’euro. L’extincteur, c’était la consolidation budgétaire d’urgence.»

On ne refait pas l’histoire. Mais on peut la comprendre. George Stergiou est aujourd’hui secrétaire général du Ministère grec du développement. La barbe finement taillée, chemise à col ouvert, anglais parfait, ce quadragénaire reçoit dans l’un de ses bureaux, plutôt décatis, de l’administration centrale, au bout d’un couloir plein de dossiers poussiéreux. L’ambiance est bureaucratique à souhait. Mais l’intéressé, ancien patron de Toyota Grèce, parle clair. «Il y avait deux niveaux de négociations: les principals, les patrons de la troïka, et les technicals, les comités d’experts. On portait sur nos épaules le destin de l’euro.»

Pendant quatre ans, la troïka a-t-elle négocié ou imposé? L’homme qui nous répond sait tout du dossier. Il nous reçoit avec ses collaborateurs, ordinateurs portables posés sur une grande table de réunion, façon commando. «Il y a eu trois phases. D’avril 2010 à la démission de l’ex-premier ministre Georges Papandréou, en novembre 2011, l’esprit de la troïka est celui du premier mémorandum de mai 2010: «Vous devez exécuter ce que vous avez signé, un point, c’est tout.» Puis intervient, fin 2011-début 2012, le trou d’air. La Grèce est dirigée par son ex-banquier central, Lukas Papademos. Le risque d’un défaut de paiement grec paralyse tout le monde. C’est la confrontation ouverte. Les discussions sur la nature, l’ampleur, la faisabilité des réformes démarrent vraiment en mars 2012, après la signature du second mémorandum par tous les partis grecs, et l’accord sur la décote imposée aux créanciers privés, conditions pour le second plan de sauvetage de 130 milliards.»

L’intéressé omet une volte-face politique cruciale. Et pour cause, elle concerne Antonis Samaras, l’actuel premier ministre. Leader de l’opposition jusqu’à sa victoire aux législatives de juin 2012, le patron de la Nouvelle démocratie (droite) a longtemps refusé de signer le fameux mémorandum. Cynisme pur. «Il nous traitait de fossoyeurs, alors que nous tenions le pays à bout de bras», enrage un négociateur européen. La politique, risque de faillite grecque ou pas, est sans pitié. «Samaras a changé du jour au lendemain après sa victoire», note un diplomate, qui reconnaît à l’actuel chef du gouvernement de vrais mérites. A commencer par la vérification des réformes, une par une, ministère par ministère: «Il a adopté la méthode troïka, raconte un de ses collaborateurs. Son document fétiche était la liste que lui avait transmise Angela Merkel lors de sa visite à Berlin en août 2012, avec 72 mesures non adoptées. Les administrations grecques estimaient, jusqu’ à fin 2013, avoir fait leur boulot en commandant des rapports. Samaras, lui, a exigé des décrets, des coupes budgétaires. Des actes, quoi!»

A chaque fois, la troïka contrôle. Une mesure, un chiffre, un vote. Au parlement grec, Christos Dimas, élu ND, confirme: «Jusqu’en 2012 ou presque, les députés grecs votent souvent sans avoir même lu les documents négociés. Tout devait être approuvé en bloc, sans amendements possibles.» Mieux: certains documents en anglais – la langue de la troïka – ne sont parfois pas traduits à temps en grec.

La troïka n’a pas viré toutefois à un dialogue de sourds. Le Flamand Deroose a laissé place, coté Commission, à l’Allemand Matthias Mors. Sa conférence de presse (la seule de la troïka), le 11 février 2011, avait été un fiasco. Au Hilton, des débats ont souvent opposé le très abrupt représentant néerlandais du FMI en Grèce, Bob Traa (parti depuis), aux fonctionnaires communautaires. «Notre credo était simple: on ne sauvera pas l’euro et les créanciers en tuant la Grèce!» se souvient un participant bruxellois aux discussions.

Les Grecs exploitent aussi les failles. «Nous nous sommes rendu compte que, dans certains cas, les exigences du FMI étaient en contradiction avec la législation bruxelloise, poursuit un responsable haut placé. On a commencé à dire: «Non seulement vous n’arriverez jamais aux résultats souhaités, mais l’on va en plus se retrouver avec la Cour de justice sur le dos!»

Un bras de fer symbolique a lieu ainsi, à l’automne 2012, un jour où les principals du FMI, Poul Thomsen et Bob Traa, sans prévenir leurs homologues communautaires, s’invitent à une réunion des technicals et imposent au négociateur grec d’appeler sur le champ le premier ministre Samaras. Ce dernier doit lâcher prise. La mesure exigée est avalisée contre l’avis du ministère. Sauf que six mois après, lors de l’examen imposé, le rendement chiffré de la mesure s’avérera… désastreux: «Le plus absurde, explique un ministre grec, a été l’annonce d’un objectif de 50 milliards d’euros pour les privatisations grecques en 2020, ramené ensuite à 22 milliards. Dans les deux cas, ces chiffres restent aberrants.»

Un autre tournant est souvent cité. Il se déroule dans le fameux bureau de l’actuel ministre des Finances, Yannis Stournaras. Ce dernier n’a jamais remplacé une vitre percée d’une balle tirée par un inconnu alors qu’officiait son prédécesseur, le très controversé Georges Papaconstantinou – accusé depuis d’avoir falsifié la «liste Lagarde» des évadés fiscaux grecs et en attente de jugement. «Stournaras, excédé, nous a montré l’impact de la balle et nous a dit: «Vous voulez finir comme ça si vous poussez ce peuple à bout?» se souvient un expert européen. Ça nous a tous calmés.»

Les choix faits restent discutables. Le retour inattendu de la Grèce à un excédent budgétaire primaire de 1,5 milliard d’euros en 2013 ne peut masquer l’ampleur des dégâts sociaux. «Il aurait sans doute fallu être plus prescriptif, obliger le gouvernement à couper beaucoup plus dans certains secteurs, au lieu de faire des coupes horizontales et de ménager, au final, les puissants groupes d’intérêts», note l’économiste Chrissafin Iordaroglou. Les négociateurs européens l’admettent. Le malade grec n’est pas guéri. Trop de compromis bancals. «Parce que, justement, la Grèce n’était pas l’Argentine», assène l’un d’eux. Et parce qu’en abandonnant la Grèce-Ulysse dans le chaudron financier mondial, l’Europe-troïka aurait sans doute perdu, aussi, une partie de son âme…

«Jusqu’en 2012,la logique est celledu chantage, du vote en bloc et sans

amendements»

Dans le bureau du ministre des Finances Stournaras, un impact de balle tirée de la rue sert d’avertissement

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