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Brésil: pays fâché, fête gâchée?

Jour après jour, les Brésiliens descendent dans la rue pour protester contre les dépenses de la Coupe du monde. Dépassements, cadeaux, retards, promesses non tenues: la grogne est profonde. Une tension d’autant plus vive que l’économie brésilienne ne flambe plus

Pays fâché, fête gâchée?

Brésil Jour après jour, les Brésiliens descendent dans la rue pour protester contre les dépenses liées à la Coupe du monde

Dépassements, cadeaux, retards, promesses non tenues: la grogne est profonde

Une tension d’autant plus vive que l’économie brésilienne ne flambe plus

Agenouillés sur le trottoir, Guilherme et ses amis sont occupés à préparer leur banderole contre le Mondial de football qui s’ouvre le 12 juin à São Paulo. Le petit groupe d’étudiants devait la brandir pendant la manifestation qui a eu lieu ici jeudi dernier. Au pays du foot, c’est le désenchantement. La Copa est de plus en plus impopulaire. Les Brésiliens ne sont plus que 48% à appuyer sa tenue sur place (41% se disent contre). Ils étaient 79% il y a six ans.

Guilherme est en colère. «Nous avons des carences sociales énormes mais il y a quand même de l’argent pour organiser une Coupe du monde!» s’indigne-t-il. Beaucoup d’argent: plus de 10 milliards de francs.

Le gouvernement de Dilma Rousseff a perdu la bataille médiatique. Il a beau expliquer que les retombées économiques du Mondial seront considérables, que le tournoi ne va coûter qu’une fraction de ce qui est investi dans la santé et l’éducation, bref, que la Copa n’est pas la pompe à fric que l’on croit, beaucoup ne sont pas convaincus. Pas Hugo en tout cas. «Combien d’hôpitaux, combien d’écoles, combien de logements aurait-on pu construire avec l’argent dépensé dans les stades?» interpelle le jeune homme, mèche dans les yeux et piercing. D’autant que certaines arènes, érigées dans des villes où le niveau du foot est faible, telles Brasilia, Manaus et Cuiaba, sont vouées à devenir des éléphants blancs après le tournoi, des structures sans vie.

Hugo n’est pas le seul à dénoncer une «inversion des priorités». En juin 2013, déjà, des millions de manifestants avaient dénoncé ces dépenses somptuaires et réclamé, non sans ironie, des services publics «aux normes de la FIFA». Aujourd’hui, les manifestations sont beaucoup plus réduites. Les débordements ont écarté les masses de la rue. Mais l’insatisfaction demeure, assure Larissa.

Cette étudiante en psychologie vit à Itaquera, le quartier du stade où s’ouvrira le Mondial. «Là-bas, les loyers ont flambé, assure-t-elle. Dans toutes les villes hôtes, des gens ont dû quitter leur maison pour faire place aux interventions urbaines. Neuf ouvriers ont été tués sur les chantiers des arènes du Mondial. Et tout cela, sous un gouvernement de gauche!» Pendant ce temps, les ouvrages d’infrastructures de transport, présentés comme le principal «legs» de la compétition pour la population, sont à la traîne. Seuls 10% de ces travaux ont été conclus. Même la météo défavorable a été appelée en renfort pour justifier les retards. Ces projets dits de «mobilité» étaient prévus indépendamment du Mondial mais n’allaient pas démarrer de sitôt. Le gouvernement les avait anticipés pour la compétition. «Or, il est désormais pris au piège de ses propres promesses, et les gens se sentent floués», commente Almir Leite, journaliste à l’Estado de São Paulo.

Brasilia assure que les travaux essentiels pour le tournoi, comme les aéroports ou l’accès aux stades, seront prêts à temps. Le reste le sera plus tard. Promis juré. «Encore faudra-t-il en convaincre la population, reprend Almir Leite. Il va falloir continuer à manifester après la Copa pour exiger que ces travaux soient faits. Car il y a des précédents au Brésil: une longue liste d’ouvrages qui traînent depuis des années ou qui ont été abandonnés.»

Roberto, un employé de banque, hoche la tête: «Le pays n’était pas préparé pour organiser un tel événement.» Retards, improvisation… Les vieux travers l’ont emporté sur ce nouveau Brésil, sûr de lui et conquérant, que le Mondial devait consacrer. A moins d’un mois du coup d’envoi, rien n’est tout à fait prêt. Les travaux n’ont commencé qu’en 2010, trois ans après la désignation du pays pour accueillir la compétition. Deux années entières ont été perdues pour définir les villes hôtes et cela, dans une absence totale de transparence. Il y en aura douze, alors que la FIFA n’en voulait que huit ou dix. Tout le Brésil doit recevoir le Mondial, avait justifié Lula, alors président. Son choix a alourdi l’ardoise. Les retards aussi, tandis que pèsent des soupçons de surfacturation. Le coût de construction ou de modernisation des stades (3,5 milliards de francs), par exemple, a doublé en quatre ans, officiellement pour les mettre aux normes de la FIFA. Et ce n’est pas le secteur privé qui a mis la main à la poche, contrairement aux promesses de l’ex-patron du foot brésilien, Ricardo Teixeira. Les arènes ont bénéficié d’emprunts publics bonifiés et de généreuses exemptions fiscales. La plupart d’entre elles seront ensuite données en concession aux entreprises qui ont fait les travaux. «Autrement dit, l’Etat paie l’addition mais ce sont les groupes du BTP qui engrangent les profits», résume Marcos Alvito, de l’Association nationale des supporters.

Pour bien des Brésiliens, à ce stade, ce qui compte c’est sauver la face. Selon Roberto, ce n’est pas gagné. «Et si c’était le chaos sur les aéroports? Et si des touristes se faisaient braquer? Ça ternirait l’image du Brésil», craint l’homme. «Lula a voulu la Copa au Brésil pour enraciner son parti au pouvoir, estime Farofa, chauffeur de taxi. Mais voilà que la Copa menace de se retourner contre lui.»

«Le gouvernement est désormais pris au piège de ses propres promesses, et les gens se sentent floués»

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