Ukraine

«Vladimir Poutine craint que l’Ukraine ne devienne stable et prospère»

Mikhaïl Saakachvili, l’ex-président géorgien, analyse la crise ukrainienne

«Vladimir Poutine craint que l’Ukraine ne soit prospère»

L’ancien président géorgien Mikhaïl Saakachvili était mercredi et jeudi en Suisse à l’occasion d’une conférence qu’il a donnée à l’Université de Fribourg sur les ­conséquences de la crise ukrainienne. Proche de Petro Porochenko, le président ukrainien, avec lequel il a ­effectué ses études, Mikhaïl Saakach­vili a suivi de près les étapes de la confrontation entre l’Ukraine et la Russie. Pour lui, l’Ukraine se trouve dans une situation proche de celle qu’a connue la Géorgie, victime elle aussi de l’agression militaire russe. Il explique pour Le Temps que le rapprochement avec l’Union européenne (UE) est devenu une évidence.

Le Temps: Vous avez créé la surprise en faisant hisser le drapeau européen à Tbilissi, il y a neuf ans. Comment l’Europe a-t-elle réagi?

Mikhaïl Saakachvili: Bruxelles a fait la sourde oreille à nos appels, mais les choses ont changé en août 2008 après la guerre avec la Russie. Lancée à l’initiative de la Suède, l’idée de partenariat oriental a germé. Parallèlement, dans les anciennes républiques soviétiques, l’état d’esprit a évolué aussi: de polémique et inquiétant, le rapprochement avec l’Europe est devenu presque consensuel. En Géorgie, même l’op­position, désormais au pouvoir, a rallié ma ligne pro-européenne. En Ukraine, l’idée gagne du terrain même dans l’est russophone. Le paradigme a totalement changé.

– Quelle devrait être la prochaine étape vers une intégration dans l’UE?

– Ce sera un processus long et difficile. L’UE devra faire des réformes pour accueillir d’éventuels nouveaux membres. Et José Manuel Barroso s’est investi personnellement pour convaincre ses partenaires européens et les candidats potentiels au partenariat oriental. Je l’ai vu discuter pendant deux heures avec le président arménien pour le gagner à sa cause, sans succès. Il s’est vraiment engagé pour que l’Europe regarde à l’Est. En revanche, je n’ai jamais vu Jean-Claude Juncker, son successeur probable, montrer un intérêt pour les pays à l’est de l’UE. Je crains qu’après des avancées le train ne ralentisse avec Jean-Claude Juncker.

– Voyez-vous d’autres Etats rejoindre ce partenariat?

– A moyen ou long terme, la Biélorussie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan devraient faire le pas. Et, à terme, ils intégreront tous l’UE.

– La crise ukrainienne a commencé en novembre dernier lorsque, sous la pression de Moscou, Viktor Ianoukovitch a refusé de signer le partenariat oriental. La Russie peut-elle l’accepter maintenant?

– Vladimir Poutine se battra jusqu’au bout pour affaiblir l’Ukraine et l’empêcher de rejoindre l’UE. Il craint que l’Ukraine ne se stabilise et devienne prospère. D’une part, il joue sa crédibilité dans ce bras de fer. D’autre part, les Russes peuvent facilement s’identifier aux Ukrainiens; si les recettes que ces derniers vont mettre en œuvre avec l’aide de l’UE réussissent, cela pourrait donner des envies aux Russes. Le président russe n’enverra cependant pas son armée régulière, mais les «petits hommes verts» qu’on a vus à l’action en Crimée et dans le Donbass. Ce sera suffisant pour semer le chaos. Il veut que l’Ukraine soit aussi faible que possible, que son économie et son armée soient ravagées. Les mêmes méthodes ont été utilisées en Géorgie, mais nous avons tenu bon.

Publicité