Albanie

L’assassinat d’un banquier inquiète les Albanais

L’annonce de l’attribution à l’Albanie du statut de candidat à l’Union européenne a été assombrie par l’assassinat spectaculaire d’un banquier en plein centre de Tirana. Beaucoup y voient la main – voire un avertissement – de la pègre

L’assassinat d’un banquier inquiète l’Albanie

Artan Santo a été tué à Tirana juste après l’annonce du statut de candidat à l’Union européenne

Un avertissement de la mafia?

Artan Santo, 58 ans, était un homme heureux. Patron de la Credins, la quatrième banque d’Albanie, copropriétaire d’un empire médiatique, incluant plusieurs journaux et deux chaînes de télévision, collectionneur d’objets art et père de deux enfants: tout semblait réussir à cet homme connu de tout le petit monde politico-médiatique de Tirana.

Artan Santo pensait aussi qu’il n’avait rien à craindre en cette matinée ensoleillée du 26 juin lorsqu’il a gravi les escaliers du siège de sa banque dans le Block, l’ancien quartier des dignitaires communistes devenu le centre névralgique de la capitale albanaise. Deux jours auparavant, il avait certainement applaudi, comme la plupart de ses compatriotes, l’annonce tant attendue de Bruxelles qui accordait le statut de candidat à son pays. Ça allait être long, difficile, mais l’Albanie allait enfin devenir un jour membre de l’Union européenne! Quel chemin parcouru par ce pays, le plus pauvre du continent, longtemps considéré comme une sorte de «Corée du Nord de l’Europe».

Pour Artan Santo, ce rêve a pris subitement fin aux portes de sa banque. Comme surgis de nulle part, deux hommes à moto, casqués et tout de noir vêtus, l’ont abattu de plusieurs coups de feu. Signe de leur détermination – mais aussi de leur «professionnalisme» diront les enquêteurs – le dernier, dit «de contrôle», a été tiré presque à bout portant. A part quelques images fugaces captées par les caméras de surveillance, les tueurs ne laisseront rien derrière eux: pas de douilles, pas de traces, pas de revendication. «Il y a tant de façons de tuer un homme, mais la manière dont Santo a été exécuté, en plein cœur du Block et à deux pas du Ministère de l’intérieur, est une démonstration de force et un signal pour nous tous qui travaillons à l’intégration européenne du pays», témoigne, très émue, Ilda Mara, éditrice d’une revue d’art dont les locaux sont à quelques mètres du lieu du drame.

Diplômée de Sciences Po à Paris, Ilda Mara fait partie de cette génération de jeunes Albanais formés à l’étranger qui sont revenus dans le pays pour contribuer à son développement. Certains, comme elle, pilotent des projets de la Com­mission européenne ou occupent des postes à responsabilité dans l’administration locale. D’autres, comme Ralf Gjoni, conseillent les politiques. «Franchement, aujour- d’hui, j’ai peur. Pour la première fois depuis notre installation ici avec mon épouse française, je suis prêt à faire mes valises pour repartir», dit ce jeune homme qui est le bras droit d’Ilir Meta, président du parlement et chef du Mouvement socialiste pour l’intégration (LSI) – un petit parti devenu une pièce essentielle de toutes les coalitions au pouvoir en Albanie.

Plus d’un mois plus tard, le quartier du Block a retrouvé son animation habituelle. Terrasses bondées, restos branchés et jeunes en goguette le soir; seul un autel improvisé dégoulinant de paraffine au pied des marches de la Credins témoigne de l’émotion suscitée par l’assassinat spectaculaire d’Artan Santo. Mais l’écho des coups de feu continue de retentir dans la tête des habitants de la capitale. Beaucoup craignent un retour vers ces années noires du siècle dernier, lorsque l’Albanie, sous l’emprise des gangs et des clans, était au bord de la guerre civile, «prête à commettre un suicide collectif», selon l’expression du plus grand écrivain du pays, Ismaïl Kadaré.

Depuis cet assassinat, les autorités communiquent a minima et l’enquête n’a guère progressé. Les tueurs semblent s’être volatilisés. Les deux cousins interpellés peu après le drame ont été aussitôt relâchés. Leur seul tort était de posséder une motocyclette. Les rumeurs, elles, courent les rues de la ville. S’agit-il d’un règlement de comptes entre mafieux ou d’un avertissement adressé aux milieux financiers? Beaucoup y voient la main d’une puissante mafia transnationale qui aurait voulu utiliser une banque locale pour tenter de blanchir l’argent de la drogue. L’information sur une importante cargaison de cocaïne saisie quelques semaines auparavant au large des côtes monténégrines est venue alimenter tous les fantasmes.

«Je suis sous le choc. Comme tout le monde ici», confie Zana Konini, patronne de l’ASC Union, la banque d’épargne rurale fondée en 1992 sur le modèle du Crédit Agricole français. Cette femme volontaire au regard ouvert et franc pèse soigneusement ses mots pour évoquer l’assassinat de son confrère qu’elle connaissait – «bien évidemment». L’Albanie compte 14 banques dont seulement deux, son établissement et la Credins, sont albanais. Un secteur réputé «stable» mais qui n’est jamais à l’abri d’un mouvement de panique. «Je me pose désormais plein de questions, poursuit Zana Konini. Et vous connaissez la réponse: il n’y a pas de réponses», conclut-elle la mine grave.

«Au risque de vous décevoir, je ne suis pas inquiet.» Comme pour conjurer le mauvais sort, Akil Kraja, ancien patron de l’Agence pour les investissements aujour- d’hui passé dans le privé, se dit toujours confiant dans l’avenir du pays. «Nous avons parcouru un si long chemin. L’assassinat de Santo est un remugle de ces mouvements tectoniques qui ont secoué l’Albanie depuis deux décennies. Il s’agit certainement d’une tentative d’officialiser des revenus illicites qui s’est mal passée», croit le jeune homme. Pour lui, le banquier a payé le prix de son imprudence, voire de son opportunisme. Sa disparation devrait même servir de leçon pour ses collègues de ne pas fricoter avec la mafia, poursuit-il.

Toutes ces questions sans réponses laissées par l’assassinat d’Artan Santo illustrent, aussi, l’urgence des réformes à mener dans le secteur de la justice et de la police, réputé pléthorique, politisé et notoirement inefficace dans le pays. «Dans la lutte contre la criminalité organisée, nous voulons surtout éviter le scénario bulgare, ajoute le conseiller Ralf Gjoni. A savoir importer nos problèmes dans l’UE plutôt que de tenter de les régler avant l’adhésion, comme l’ont fait les Croates.» Sage précaution.

«Je me pose plein de questions, avoue la patronne d’une banque d’épargne rurale. Et il n’y a pas de réponses»

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