Irak-syrie

Le «djihadistan», un système totalitaire loin d’être improvisé

L’Etat islamique a divisé ses conquêtes territoriales en sept wilayas, quatre en Syrie et trois en Irak. Il a acquis pratiquement tous les attributs d’un Etat

Le «djihadistan», un système totalitaire loin d’être improvisé

Un voile noir a recouvert en quelques heures la tête et le visage de tous les mannequins féminins dans les vitrines de Mossoul, un jour de mi-juillet. Pas un commerçant de la ville ne pouvait désobéir à la dernière directive de l’Etat islamique (Daech, selon l’acronyme arabe), au risque de voir son magasin fermé, saccagé ou saisi.

Interdits et atrocités

Au nom de l’application de la charia dans les territoires d’Irak et de Syrie qu’il a conquis, le nouveau califat impose chaque jour, depuis début juin, des ordres et des interdits aussi aberrants qu’anecdotiques, sans parler des atrocités et des exactions. La mise à l’écart de tous les gynécologues hommes dans les maternités et hôpitaux, la fermeture des coiffeurs et des barbiers ou l’obligation pour les éleveurs de recouvrir d’un cache les pis des vaches, jugés indécents, figurent parmi les commandements des nouveaux maîtres islamistes. Imposer leur loi par la force et sous la menace dans tous les aspects de la vie quotidienne des populations passées sous leur contrôle s’intègre dans la mise en place d’un système totalitaire rigoureusement organisé et étonnamment planifié.

L’Etat islamique décrété par ceux qu’on voit comme des hordes de terroristes obscurantistes et de bandits opportunistes n’est pas un abus de langage. Ses législations, ses structures de gouvernement, ses méthodes d’administration et de gestion des populations et des ressources tombées sous sa coupe reflètent la mise en pratique d’un modèle étatique loin d’être improvisé.

Raqqa, le laboratoire

Puisant ses références dans le premier Etat islamique établi par le prophète Mohamad à Médine (près de La Mecque) en 622, début du calendrier hégire, le nouveau califat met en avant ses ambitions et ses moyens nettement supérieurs «aux faibles effectifs et ressources dont disposait le prophète pour ses conquêtes», selon l’un de leur site. Au lendemain de sa proclamation à Mossoul par Abou Bakr al-Baghdadi le 29 juin, premier jour du ramadan, la formation a divisé ses conquêtes territoriales en sept wilayas, quatre en Syrie et trois en Irak, désigné un wali et un juge islamique dans chacune de ces provinces, ainsi que des chefs de direction pour gérer les services et la vie quotidienne, selon un organigramme rigoureux.

«Les administrations publiques sont restées fermées les premiers jours à Mossoul après la débandade de l’armée», raconte Houda, une jeune fonctionnaire irakienne, contactée via Facebook. «Une fois qu’ils se sont emparés de la ville, les hommes de Daech ont exigé la réouverture de tous nos bureaux. Les femmes ont eu peur d’aller travailler après les ordres leur imposant la tenue intégrale et leur interdisant de circuler non accompagnées. Mais ils ont demandé à toutes de retourner à leurs postes, puis leurs émirs ont tenu des réunions quotidiennes avec nos responsables habituels pour l’organisation du travail.»

S’appuyer sur les structures étatiques ou civiles existantes est une méthode privilégiée par la formation extrémiste, inaugurée notamment à Raqqa, dans le nord de la Syrie. La première capitale provinciale passée sous son contrôle depuis plus d’un an a servi de laboratoire pour les expériences de gouvernement de l’Etat islamique. Tout d’abord l’installation de ses hommes dans le siège imposant de l’ancien gouvernorat du régime a été plus que symbolique. L’instauration de la terreur par des exécutions publiques, y compris tout récemment de deux femmes accusées d’adultère, des enlèvements, des arrestations et des tortures a dissuadé toute résistance chez la population.

Efficacité financière

Après l’élimination, en février, de tous ses rivaux, parmi les mouvements de la rébellion armée syrienne, l’Etat islamique s’est mis à la fois à récupérer les services mis en place par l’opposition et à profiter des fonctionnaires encore payés par le régime de Bachar el-Assad. Dans «la ville désormais gouvernée par deux Etats», selon le titre d’un article publié récemment par un journaliste local sur un site d’opposants syriens, on assiste pratiquement à une répartition des revenus et des taxes entre le régime et la formation djihadiste.

«Je me retrouve à payer tous les mois des abonnements d’électricité, d’eau et de téléphone aux hommes de Daech, tandis que le régime s’est mis à prélever le montant des factures de téléphone et d’électricité de mon salaire», se plaint un enseignant à Raqqa. Comme des dizaines de milliers d’autres fonctionnaires, il va encaisser son traitement mensuel en se rendant dans le centre de Deir el-Zor, enclave encore contrôlé par l’Etat syrien au cœur du nouveau «djihadistan», entre Syrie et Irak.

C’est sur le plan financier que l’Etat islamique se montre particulièrement efficace et rapace, ne négligeant aucune source de revenu dans ses régions administrées. Il collecte auprès des petits salariés comme des grands commerçants ou agriculteurs un pourcentage variant de 5 à 50% de leur revenu, au nom de la jebaya , terme usé jadis par les califes des siècles anciens. Il fait payer en outre auprès des plus nantis le zakat («impôt sur la fortune») qu’il redistribue aux plus pauvres. Il prélève un droit de passage (douane) atteignant 30% de la valeur des marchandises qui entrent sur son nouveau territoire, y compris l’aide humanitaire envoyée de Turquie par les organisations d’aide syriennes ou internationales. Ainsi, il peut se permettre de payer des salaires aux cadres et employés expérimentés qui n’en ont pas ou plus dans les services essentiels comme la police islamique, les hôpitaux ou la collecte des impôts.

Champs pétroliers

Cette gestion autofinancée localement permet au nouveau califat de s’imposer aux populations pendant que ses grands stratèges se tournent vers l’accaparement des sources de richesse les plus importantes, en premier lieu les hydrocarbures. La carte des conquêtes territoriales du «djihadistan» est presque dessinée pour englober les principaux champs pétroliers syriens et en partie irakiens. L’extraction, le raffinage et la commercialisation des hydrocarbures sont là aussi sous-traités aux exploitants locaux, notamment parmi les puissantes tribus de la vallée de l’Euphrate, qui ont prêté allégeance au califat auquel ils versent une partie substantielle de leurs revenus.

Redoutable propagande

Moins de deux mois après sa proclamation, «Daech a acquis pratiquement tous les attributs d’un Etat», souligne le géographe irakien Muchtaq Khalil Ibrahim. «Gouvernement, population, continuité territoriale, souveraineté et bientôt légitimité. Il dispose d’une armée forte, équipée de tous les fruits de ses conquêtes dans les réserves de l’armée irakienne, d’anciens officiers expérimentés de cette même armée. Il compte aussi dans ses rangs des experts pour le contrôle des ressources en pétrole et en eau, dont est très riche le territoire de l’Euphrate. Il a la capacité d’imposer l’autorité de son Etat et de faire respecter ses lois beaucoup mieux que les vrais Etats et toute autre formation dans la région. Daech peut maintenant s’appuyer sur ses acquis pour gagner la confiance des populations.» La redoutable propagande du mouvement s’y emploie et ses services sont placés sous le contrôle direct des principaux chefs irakiens et du calife Al-Baghdadi.

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