Éclairage

Ecole sans frontières

Depuis 90 ans, l’Ecole Internationale offre un enseignement qui fait référence dans le monde entier. Utopiste, pacifiste, l’école demeure pionnière en matière de pédagogie, explique Vicky Tuck, sa directrice d’origine anglaise

Ecole sans frontières

Depuis 90 ans,l’Ecole Internationale de Genève offreun enseignement bilingue qui fait référence dansle monde entier. Utopiste, pacifiste, l’école demeure pionnière en matière de pédagogie, comme l’explique Vicky Tuck, sa directrice d’origine anglaise

Le Temps: Comment est née l’Ecole Internationale (Ecolint)?

Vicky Tuck: Avec la Société des Nations dont certains membres ont voulu créer une nouvelle école qui soit «sans frontières». La Société des Nations, c’était important, mais il fallait aussi éduquer les plus jeunes. Le 17 septembre 1924, il y a exactement 90 ans, nous avons commencé avec huit élèves. Dès le début, notre éducation a privilégié la paix. Si on pouvait regrouper des élèves de toutes les nationalités avec les principes de tolérance, de respect d’autrui, d’ouverture d’esprit, on pourrait éviter les guerres. Actuellement, nous avons 4400 élèves de 140 nationalités et utilisant 83 langues maternelles différentes.

– C’est un projet utopique!

– Très utopique, très idéaliste. On pourra dire que c’est un échec, puisqu’il y a toujours des conflits à travers le monde. Mais si vous rencontrez nos anciens élèves, vous constaterez que beaucoup sont marqués par ces valeurs.

– Etait-ce une première ou y avait-il un modèle?

– C’était la première. Et ce n’est pas étonnant que ce mouvement d’éducation internationale ait vu le jour ici à Genève. La ville devenait internationale. Depuis, beaucoup d’écoles internationales ont vu le jour à travers le monde. De plus, c’est dans notre école que le baccalauréat international (BI) a été créé dans les années 1960. C’est très respecté. Jusque-là, même si l’on avait l’idée d’un cursus international, pour accéder à l’université il fallait des diplômes basés sur le baccalauréat français ou les examens britanniques. Nous avions besoin de diplômes internationaux. Et c’est ici que l’on a développé les premiers programmes pour ce baccalauréat international. C’est une façon différente d’apprendre. On met l’accent sur l’indépendance, l’altruisme, la capacité de travail en équipe, etc.

– Vous insistez beaucoup sur les valeurs comme les droits de l’homme. Comment cela se traduit-il dans l’enseignement?

– Par exemple, en cours d’histoire, on parle habituellement surtout de guerre. Nous mettons l’accent sur la recherche de solutions de paix. On enseigne aussi la théorie de la connaissance. En littérature, on privilégie des œuvres comme Sa Majesté des mouches (Lord of the Flies) de William Golding, qui montre comment les hommes peuvent régresser dans leur comportement. Le but est de former des individus capables de faire face à des conflits. Le baccalauréat international exige le service. Hors de l’école, nos élèves voyagent dans des régions moins privilégiées pour participer à la construction d’écoles, par exemple. Nous n’avons jamais abandonné ces valeurs. Nous venons ainsi de produire, avec l’Unesco, des principes directeurs pour l’apprentissage au XXIe siècle. Il n’y a pas que les maths, la chimie ou les langues. Nous prônons l’honnêteté intellectuelle, la maîtrise de l’information, etc.

– Vous insistez aussi sur le respect du pays hôte. Cela veut dire quoi?

– En Suisse, c’est facile. D’autant que nous nous sommes beaucoup inspirés du système démocratique suisse.

– La culture de l’Ecolint est-elle en fait suisse?

– Je dirai la culture politique. Nous avons un très grand respect de notre pays hôte et de sa langue. On essaie de recruter des enseignants qui maîtrisent l’anglais et le français.

– Certains vous considèrent-ils comme une école de riches?

– Cela me peine lorsque l’on nous présente parfois comme une élite. On ne se voit pas comme tel. Au contraire. Il y a des enfants dont les parents ont décidé de payer l’éducation, c’est un choix. Sans doute certains sont très aisés. Mais nous avons aussi beaucoup de parents qui sont des employés des organisations internationales et c’est l’ONU qui contribue aux frais d’éducation. Ce ne sont pas forcément des gens qui ont des moyens extravagants.

– Qu’en est-il du respect des différentes cultures. Acceptez-vous par exemple les signes religieux?

– Nous sommes laïcs. Il n’y a aucune célébration religieuse. On s’amuse à Noël, mais ce n’est pas une fête religieuse pour nous. Les enfants doivent comprendre les religions, leurs différences, leur place dans l’histoire et la politique actuelle. Cela fait partie de l’éducation, mais on n’est pas là pour les encourager à croire en quoi que ce soit. Il y a par contre besoin de soutien pour se construire car c’est difficile dans nos sociétés actuelles d’être jeune. Il y a beaucoup de pression. Avec le Web, il y a beaucoup plus d’influences extérieures qu’autrefois.

– C’est un problème?

– Cela veut dire qu’il faut être plus brillant que jamais pour défendre nos valeurs!

– Une fille qui vient voilée, vous l’acceptez?

– On respecte son origine, sa famille. Ce n’est donc pas un problème.

– Avez-vous un code vestimentaire?

– Pas vraiment. On n’aime pas les jupes trop courtes ou des flip-flops, pour des questions de santé ou de sécurité.

– Quel lien avez-vous avec l’ONU?

– Sur le plan formel, notre conseil de fondation comprend un représentant des Nations unies. Chaque année, nous organisons au Palais des Nations une Société des Nations des élèves. On copie les débats onusiens, c’est une expérience extraordinaire pour nos élèves qui représentent chacun un pays. Nous avons une journée d’étude au BIT. Il y a beaucoup de contacts. Sur le plan informel, comme beaucoup de parents d’élèves travaillent dans les organisations internationales, ils viennent souvent s’exprimer à l’école pour évoquer leur travail. C’est une richesse extraordinaire.

– L’Ecolint est une fondation à but non lucratif. Comment vous financez-vous?

– Par les frais de scolarité essentiellement [ndlr: les frais s’élèvent en moyenne à 30 000 francs par an]. Il y a des collectes de fonds comme pour le Centre des arts que nous venons d’ouvrir. Nous n’avons pas de subvention.

– Etes-vous en concurrence avec les autres écoles privées de l’Arc lémanique?

– Pendant longtemps il n’y avait pas de concurrence. Cela a changé. Mais nous restons le premier choix pour la plupart des gens. Cela dit, la concurrence est une bonne chose. Le marché s’est restreint et le nombre d’écoles a augmenté. C’est un climat un peu plus concurrentiel.

– Le marché a diminué?

– Pas pour les organisations internationales, mais pour les multinationales ou même les banques. Il y a une baisse de personnel.

– Vous le ressentez?

– Depuis que je suis arrivée, il y a trois ans, on a beaucoup travaillé sur la qualité et le processus d’accueil. Nous n’avons pas constaté de diminution, au contraire. La différence avec les autres écoles, c’est que notre but n’est pas le profit. Ce serait impensable pour moi, même si nous sommes très soucieux d’une bonne gestion. Notre contribution à la société, c’est la qualité de nos jeunes personnes.

– Vous avez des enfants d’oligarques russes?

– Nous avons de tout. Mais nous ne sommes pas prétentieux. L’enfant peut être de n’importe quelle origine, ici on ne fait pas de distinction, l’égalité est la règle. Dans notre politique d’admission, il n’y a aucun traitement de faveur: tout le monde fait la queue. Inutile de nous dire que je suis le fils de M. X. Cela ne changera rien. C’est parfois un choc pour certains qui vivent dans des cultures où tout s’achète. On essaie de vivre en accord avec nos valeurs, sinon nous sommes fichus.

– Vous restez des pionniers?

– Tout à fait. Notre place dans la pédagogie est très dynamique et très en contact avec les grands courants d’idées dans le monde. Dès 1924, l’Ecolint a choisi de placer l’enfant au centre, on l’aide à découvrir le monde et non pas simplement à lui remplir la tête.

«Si on pouvait regrouper des élèves de toutes les nationalités avec la tolérance pour principe, on pourrait éviter les guerres»

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