Russie

Le président de la Douma: «Nos collègues suisses ont été contraints»

Dans une interview exclusive, Sergueï Narychkine, le président de la Douma, la Chambre basse du parlement russe, explique comment son homologue suisse Ruedi Lustenberger aurait cédé à des «pressions étrangères» pour annuler sa visite prévue en septembre dernier à Berne. Ce proche de Poutine défend par ailleurs l’idée que la Russie joue le même rôle que celui de la Suisse en Ukraine, à savoir celui d’intermédiaire

«La Suisse a subi des pressions étrangères»

Russie Le président de la Douma se rend à Genève après avoir été interdit de visite à Berne il y a un mois

Il participe à une rencontre de l’OSCE

Il est sans rancune envers la Suisse

Placé sur la liste des personnes visées par les sanctions européennes et américaines à cause de son rôle supposé dans la crise ukrainienne, Sergueï Narychkine, 59 ans, préside la Douma d’Etat, Chambre basse du parlement russe. Il sera à Genève le 3 octobre pour participer à une assemblée plénière de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) consacrée à l’Ukraine.

Le Temps: Quel est le but de votre visite à Genève?

Sergueï Na rychkine: L’objectif principal de cette visite est la participation à la session interparlementaire de l’OSCE sur la situation en Ukraine. Elle est de mon initiative, j’en ai fait la proposition durant la session de l’OSCE à Bakou, et elle a été soutenue par mes collègues.

– Avez-vous l’intention de rencontrer Ruedi Lustenberger, le président du Conseil national?

– Je n’ai pas prévu spécialement cette rencontre, mais si elle a lieu, tant mieux.

– Prévoyez-vous de rencontrer des dirigeants politiques suisses ou de participer à la commémoration des 200 ans des relations diplomatiques russo-suisses?

– Il est possible que nous rencontrions des parlementaires suisses. Je ne pense pas qu’il soit souhaitable que notre délégation, formée pour l’assemblée parlementaire de l’OSCE, participe à des commémorations, à des festivités ou à des négociations d’affaires autour des 200 ans de l’établissement de relations diplomatiques entre nos deux pays, relations qui sont pour nous très importantes. Cela dit, nous portons une très grande attention à la signification de cet événement. Comme vous le savez, j’avais prévu de participer aux commémorations du 23 au 25 septembre. Cette visite était programmée et approuvée du côté suisse. Elle a été annulée et ce n’est pas de mon fait.

– Estimez-vous toujours que c’est dû à des pressions externes à la Suisse?

– Oui. Nos collègues suisses ont été contraints à cette décision. Il n’y a aucun doute sur le fait qu’il y a eu des pressions étrangères, venant principalement de Washington. Je répète que j’en suis désolé car cela va à l’encontre des principes démocratiques et des normes interparlementaires et de coopération.

– Allez-vous poursuivre vos visites dans d’autres pays européens, en dépit des sanctions vous visant?

– Après ma participation à la session plénière de l’OSCE à Genève, j’ai prévu un vaste programme de visites en Chine, au Vietnam, en Inde, en Afrique du Nord. Les sanctions gênent bien sûr le déroulement normal de nos activités. Le rôle de la diplomatie parlementaire est de désamorcer les conflits. Les sanctions conduisent à faire des victimes. Et ceux qui décident de ces sanctions portent une part de responsabilité dans l’apparition de victimes en Ukraine.

– La diplomatie suisse a joué un rôle important d’intermédiaire entre la Géorgie et la Russie au lendemain de la guerre de 2008. Souhaitez-vous qu’elle joue un rôle d’intermédiaire entre la Russie et l’Ukraine?

– Le rôle de la Suisse a été important dans la normalisation de la situation [autour du conflit avec la Géorgie]. Au sujet de l’Ukraine, souvenez-vous que le premier contact à haut niveau sur la crise ukrainienne s’est déroulé à Genève [en avril]. La différence entre les événements de 2008 et la situation d’aujourd’hui est que dans la crise ukrainienne, la Russie n’est pas partie prenante dans le conflit. Les deux parties sont d’une part les représentants de Kiev et d’autre part le sud-est de l’Ukraine, le Donbass et désormais les républiques populaires de Donetsk et de Lougansk. La Russie, tout comme la Suisse, est prête à offrir son aide en tant qu’intermédiaire dans la résolution du conflit entre les deux camps ukrainiens.

– La Russie serait, selon vous, au même degré de neutralité que la Suisse?

– Tout est relatif. La Russie ne peut pas être neutre, mais les deux camps sont ceux que j’ai cités. Bien sûr, l’influence de la Russie dans les événements est plus forte que celle de la Suisse. Les Ukrainiens et les Russes ont les mêmes racines. Nous sommes voisins. Mais en tant qu’intermédiaires, nous remplissons les mêmes fonctions.

– L’OSCE dispose-t-elle de moyens suffisants pour mener à bien sa mission?

– La Russie a pris l’initiative de proposer à l’OSCE d’installer ses observateurs afin de mettre fin au mythe selon lequel cette partie de la frontière serait contrôlée par des sections de l’armée russe et que les résistants antifascistes recevraient des armes russes. Les observateurs de l’OSCE remplissent honnêtement leur fonction. Ils rappellent à l’opinion européenne qu’aucun mouvement de troupes armées n’a été détecté et que les armes ne sont pas livrées.

– De nombreux éléments montrent au contraire que les séparatistes bénéficient d’une aide militaire russe. Sinon, comment auraient-ils pu renverser la situation à la mi-août, déclencher plusieurs offensives, comme celle contre la ville de Marioupol, qui est venue de la frontière russe?

– Les observateurs de l’OSCE sont neutres. C’est notre organisation commune et ils ont le mandat de fixer toutes les infractions à la frontière. Tout le reste est perfidie du pouvoir de Kiev, comme ces affirmations mensongères que vous répétez. Il faut comprendre le motif de ceux qui siègent à Kiev. Ils veulent croire que la Russie participe au conflit afin d’expliquer à leurs citoyens pourquoi ils essuient une défaite et afin de réclamer de l’aide à leurs protecteurs et donneurs d’ordres. La Russie ne participe pas au conflit.

– Comment expliquez-vous le basculement de la situation en faveur des séparatistes à mi-août, alors que jusque-là l’Ukraine regagnait le contrôle du Donbass?

– Je vous renvoie à l’histoire. Souvenez-vous de la Seconde Guerre mondiale: en 1943, l’armée fasciste attaqua et malheureusement prit le contrôle d’une partie toujours plus grande de l’Union soviétique. A partir de 1943 se produisit un basculement et l’Armée rouge libéra l’Union soviétique et l’Europe. Le fascisme fut vaincu.

– Mais les séparatistes ne disposent pas de ressources en armes ou en hommes comparables à l’Armée rouge. Ils n’avaient pas les moyens de renverser seuls la situation.

– En 1943, les ressources étaient identiques, celles d’un seul pays, l’Union soviétique. Il est vrai que les alliés ont en partie aidé avec des livraisons [d’armes], nous en sommes reconnaissants. Mais les ressources principales venaient d’une seule source: l’Union soviétique.

– Dans la presse russe, il est écrit que des soldats de l’armée régulière russe périssent en Ukraine. Il y a des débats sur le rôle joué par l’armée russe. Une grande manifestation a eu lieu à Moscou contre la politique du Kremlin en Ukraine. Mais au parlement, tous les députés soutiennent la politique du Kremlin…

– Vous avez les yeux et les oreilles fermés. Il y a des discussions à l’Assemblée, des questions brûlantes sont soulevées, par exemple à propos des crimes barbares découverts sur les territoires libérés des nationalistes et de l’armée régulière.

– Mais tous les partis du parlement sont d’accord avec la position officielle du gouvernement.

– Quelle position officielle? Nous sommes d’accord sur les faits. Quels sont-ils? Il y a des morts parmi les citoyens russes, c’est vrai. Personne ne nie que du côté des résistants antifascistes combattent des citoyens portant des passeports russes, arméniens, etc. Il y a même des Allemands, des Français, des Espagnols. Ce sont tous des volontaires. Ils se battent pour leurs convictions, contre une révolte de nationalistes radicaux, contre le néonazisme et contre la russophobie, qui prend les formes les plus brutales et les plus ignobles. Du côté de Kiev, on trouve aussi de tout: Russes, Lituaniens, Lettons, Polonais, Norvégiens, pour l’essentiel des néonazis. Mais il y a une différence entre les deux camps. Du côté de Kiev, un groupe de conseillers militaires des Etats-Unis travaille au sein du Ministère de la défense ukrainien et dans les services de sécurité. Là, il ne s’agit pas de volontaires. Ce sont des représentants officiels des structures de sécurité d’un gouvernement étranger.

Publicité