Haïti

Sans vérité ni réconciliation, Baby Doc est mort

L’ancien dictateur haïtien Jean-Claude Duvalier est décédé samedi à Port-au-Prince. Il avait 63 ans. Il était libre

– Le grand monsieur est mort.

– Quel grand monsieur?

– Le président.

– Quel président?

Chez ce barbier de Port-au-Prince, personne ne prononce son nom. Il est 11 heures du matin, samedi. On vient d’interrompre le commentaire du match de foot à la radio, le temps d’annoncer que Jean-Claude Duvalier, ancien chef d’Etat d’Haïti, est décédé d’une crise cardiaque. Mais ici, pas de nom. Juste le crissement de la lame sur la peau, et le murmure de la tondeuse électrique. En 1971 déjà, quand François Duvalier était mort, on n’en parlait pas. «On ne pouvait mentionner le nom du président à vie que dans un contexte positif. La mort, ce n’était pas assez positif», explique cette femme au bas de la rue. Le pays a changé. La dictature est un souvenir flou. Mais quand un Duvalier meurt, les vieux réflexes reviennent.

La ville réagit peu. L’actuel président Michel Martelly, lui, s’empresse de transmettre sur Twitter ses condoléances à la famille du défunt: «En dépit de nos querelles et nos divergences, saluons le départ d’un authentique fils d’Haïti.»

A Québec, la sociologue Danièle Magloire, coordinatrice du Collectif contre l’impunité, qui a lutté pour que Duvalier soit jugé, manque de s’étouffer quand elle découvre l’hommage généralisé du gouvernement haïtien, qui préfigure sans doute des funérailles nationales: «C’est choquant! Martelly réaffirme ses accointances avec le régime de Duvalier. La propagande révisionniste est en marche.»

Depuis son retour en Haïti, le 16 janvier 2011, Jean-Claude Duvalier ne se cachait pas. On le voyait dans un costume bien coupé, la nuque figée par 25 ans d’exil en pays froid, les yeux ronds et mobiles du caméléon, une petite voix maigrelette qui, en 1971 déjà, quand il avait repris à 19 ans la petite entreprise dictatoriale de famille, aurait fait rire si elle n’avait pas fait peur. Jean-Claude apparaissait au volant de sa voiture, parfois applaudi par des badauds. Au restaurant huppé La Réserve, où il avait regardé, en sirotant une bière, les matchs de la Coupe du monde. Mais aussi au Quartier Latin, où déjeunent les ONG, les diplomates internationaux et où, un soir, il avait dîné à deux tables de Michèle Montas, la veuve du célèbre opposant assassiné Jean Dominique.

Ainsi va Haïti. Les victimes croisent leurs bourreaux libres. Même dans l’étrange atmosphère semi-carnavalesque du tribunal, le procureur traitait parfois plus mal les plaignants que le prévenu. Entre septembre 2011 et janvier 2012, la justice haïtienne tente de déterminer si elle est en mesure de juger Duvalier. Le crime contre l’humanité n’est pas poursuivi dans le droit de l’île. Les victimes du régime défilent. Beaucoup d’entre elles n’ont jamais parlé. Ce paysan vient raconter que la milice d’Etat, les Tontons Macoutes, a un jour débarqué chez lui. Elle l’accusait d’être communiste. L’homme ignorait jusqu’au sens du mot. Neuf ans de prison, les sévices, la bouillie servie à terre. Pour comprendre à sa sortie que les Macoutes souhaitaient simplement saisir ses vaches à leur profit.

Depuis 1986 et la fuite précipitée de Jean-Claude Duvalier de nuit dans une berline, poussé par les Américains et les Français, c’était la première fois qu’on entendait avec tant de clarté le récit des oppressions, l’établissement de la terreur, la spoliation systématique. «Si les jeunes Haïtiens ont parfois de la nostalgie pour le régime duvaliériste, c’est qu’on ne leur a pas expliqué», précise Danièle Magloire. «Je ressens aujourd’hui de la déception. Un autre dictateur qui meurt sans jugement. Mais nous allons continuer parce que c’est la mécanique du duvaliérisme que nous attaquons. Comment pourrons-nous éviter de nouvelles dérives si nous ne comprenons pas comment, petit à petit, les ennemis de la démocratie gagnent du terrain?» Au procès, qui a abouti à la promesse de juger Duvalier pour ses crimes de corruption plutôt que pour ses exactions, l’ancien président lui-même avait déposé.

Il était arrivé devant la porte du parquet, au milieu de ses fanatiques, avec des gestes victorieux. Un mouchoir en tissu pour éponger son front. La confrontation l’avait épuisé. Quelques heures après l’audition, il avait même été hospitalisé. A aucun moment il n’avait esquissé l’ombre d’un regret:

La cour: «Vous avez été chef d’Etat de 1971 à 1986. Avez-vous assumé pleinement votre tâche, c’est-à-dire en tant que responsable?»

Jean-Claude Duvalier: «Je crois avoir fait le maximum en tant que responsable pour assurer une vie meilleure à mes compatriotes. Cependant, à l’époque, mon gouvernement gérait la misère. Durant cette période, toutes les entreprises d’Etat étaient rentables, les parents pouvaient envoyer leurs enfants à l’école. Je ne dis pas que la vie était rose, cependant les gens pouvaient vivre au moins décemment, les Haïtiens n’étaient pas attaqués dans les rues, et, malgré les milliards qu’ils ont reçus durant ces dernières années, le pays s’est effondré. A mon retour, je retrouve un pays ruiné, une corruption sans borne qui freine le développement de ce pays. Et à mon retour, je puis leur demander: qu’avez-vous fait de mon pays?»

L’un de ses avocats, Me Fritzo Canton, traitait le plus souvent les victimes du régime par le mépris ou par une forme sophistiquée d’ironie dont les chroniqueurs judiciaires étaient avides. Joint par téléphone, Fritzo Canton a la voix rauque des mauvais jours: «J’aurais aimé qu’il y ait un procès. Pour que la mémoire de cet homme soit réhabilitée. Il n’était pas le bourreau dépeint par l’histoire, mais un adolescent forcé à prendre le pouvoir. Il avait entamé un processus de démocratisation dans le pays. A la fin, je ne dirais pas qu’il vivait dans l’indigence, mais c’était difficile. C’était un homme simple qui mérite aujourd’hui des funérailles nationales.» Fritzo Canton avait pris quelque distance avec l’ancien président depuis qu’il avait été nommé en mai dernier représentant de l’exécutif au sein du Conseil électoral provisoire, en charge de l’organisation des futurs scrutins en Haïti: «Je sais seulement que sa santé s’était dégradée depuis qu’il avait été piqué par une araignée il y a un mois.»

Sans vérité ni réconciliation, Jean-Claude Duvalier est mort chez lui, à 63 ans. Veillé par sa deuxième femme, Véronique Roy. Elle avait succédé dans ce rôle à Michèle Bennett, dont beaucoup affirment qu’elle avait largement participé à la dilapidation des centaines de millions de dollars (entre 300 et 800, selon les estimations) emportés pendant leur long exil français. La justice suisse avait même établi pour l’ex-chef d’Etat une loi particulière destinée au rapatriement des fonds des dictateurs en exil, la Lex Duvalier. Un peu plus de 6 millions de francs à retourner au Trésor haïtien, une paille. Sans vérité ni réconciliation, Duvalier laisse un pays exsangue. Un pays qui va commémorer en janvier le cinquième anniversaire du séisme. Un petit pays où des partisans posent encore des fleurs sur la tombe défoncée de son père, François Duvalier. Présidents à vie.

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