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La coalition contre l’Etat islamique se cherche une feuille de route

L’attitude de la Turquie, qui refuse toute intervention militaire contre les djihadistes, limite l’efficacité des frappes aériennes

La coalition internationale cherche sa feuille de route

Moyen-Orient La Turquie refuse toute intervention militaire contre l’Etat islamique

Elle limite l’efficacité des frappes aériennes

La réunion à huis clos n’était pas propice aux déclarations et le président des Etats-Unis, qui y a fait une apparition dans la journée, s’est limité de son côté au minimum. Le chef d’état-major inter­armées américain, Martin Dempsey, avait convié mardi sur la base militaire d’Andrews, dans le Maryland, une vingtaine de ses homologues dont les pays sont engagés dans la coalition internationale forgée pour lutter contre l’organisation Etat islamique (EI) en Syrie et en Irak. Il s’agissait de la première rencontre de ce type, un peu plus de deux mois après le début des frappes américaines.

Barack Obama a fait part de l’inquiétude que suscite le sort incertain de la ville de Kobané, cible d’une offensive djihadiste dans le nord de la Syrie. Il a insisté sur l’engagement de longue durée requis pour parvenir à éliminer l’Etat islamique, tandis que les frappes menées depuis trois semaines ne sont pas parvenues à enrayer son avancée. Mardi et mercredi, les Américains ont mené 18 frappes aériennes autour de la ville kurde.

«Nous n’en sommes qu’aux premières phases, a-t-il prévenu, et comme dans tout effort militaire, il y aura des jours de progrès et des périodes de recul.» Cette prudence était de mise face aux avancées djihadistes, en Syrie comme en Irak. La liste des premiers succès enregistrés sur le terrain égrenée par Barack Obama s’est d’ailleurs limitée à des opérations effectuées dans les premières semaines de la campagne de bombardements.

A la veille de la réunion américaine, un responsable militaire français, tout en partageant l’analyse «d’une guerre à conduire qui s’installe dans la durée face à un ennemi qui s’est installé et qu’il va falloir déloger», attendait «des précisions sur le plan américain: comment va-t-on durer six mois ou plus? Comment gérer l’articulation Irak-Syrie puisque nous savons tous que l’approche gagnante contre le terrorisme est transfrontalière, pour taper les arrières, les centres de commandement et la logistique de l’EI»?

Pour l’instant, la coalition bute surtout sur un problème interne: la position turque. Située aux premières loges du conflit syrien, accueillant sur son sol un nombre élevé de réfugiés, la Turquie a toutes les raisons d’être partie prenante de l’effort de guerre contre les djihadistes. Mais la porosité de sa frontière, qui permet l’infiltration de combattants étrangers, et sa frilosité lui ont valu les critiques de ses partenaires.

Ankara, qui s’est fixé comme priorité numéro un le renversement de Bachar el-Assad, craint en effet que les frappes aériennes contre les positions des djihadistes ne fassent le jeu du régime de Damas. La Turquie rechigne d’autant plus à intervenir dans le nord de la Syrie que les forces kurdes qui y combattent les djihadistes sont liées à la guérilla du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) turc que l’armée d’Ankara s’est d’ailleurs remise à bombarder mardi, après deux ans de pourparlers de paix.

L’accroc survenu en début de semaine entre Washington et Ankara a donné la mesure du chemin qui reste à parcourir pour que la coalition soit véritablement en ordre de bataille sur le terrain d’opération syrien. L’administration américaine avait indiqué, dimanche, que les Turcs avaient consenti à ce que les bombardiers américains puissent utiliser la base aérienne d’Incirlik, qui ne sert jusqu’à présent que pour des vols de reconnaissance. Jusqu’à présent, l’armée américaine utilise les bases dont elle dispose dans le Golfe ainsi que ses porte-avions, mais celles-ci sont plus adaptées aux opérations en Irak qu’en Syrie.

Quelques heures plus tard, le gouvernement turc démentait cette annonce, réitérant sa demande de création d’une «zone d’exclusion aérienne» contre l’aviation du régime syrien. Une demande repoussée pour l’instant par Washington, qui veut éviter un casus belli avec Damas.

Ces atermoiements – la Turquie n’avait pas dépêché son chef d’état-major à Andrews mardi, mais l’un de ses adjoints – contrarient la mise en place d’une chaîne de commandement entre le centre de commandement général (Centcom) à Tampa en Floride, le commandement des opérations aériennes à Al-Oudeid au Qatar, celui du volet terrestre à l’Army Central Command de Koweït, mais aussi la chaîne des forces spéciales, sachant que chacun de ces QG va accueillir des officiers de liaison des pays contributeurs. La France en a prévu une centaine «dans la totalité des états-majors», une importante contribution du point de vue national.

Lentement émerge une coalition d’une trentaine de pays d’importance comparable «au schéma de l’Afghanistan», selon les sources militaires françaises. Le responsable français déjà cité a dressé un premier bilan des efforts de la coalition. Les bombardements «ne résoudront pas le problème, mais empêchent [l’Etat islamique] de se mouvoir. L’effet final recherché du point de vue militaire est de mettre Daech [acronyme arabe de l’EI] à la portée des forces armées locales, qui doivent donc être entraînées, équipées, appuyées».

Comme l’a souligné Barack Obama mardi, la phase actuelle n’est donc que la première du plan. Elle vise toujours, comme au premier jour des frappes, le 8 août, à protéger deux points stratégiques majeurs en Irak – Erbil et Bagdad –, indépendamment de l’émotion que soulève le siège de Kobané. Selon les militaires français, cet objectif tient, mais l’Etat islamique a changé de tactique et est passé au «désilhouettage», c’est-à-dire abandonner les treillis et les convois militaires devenus des cibles pour se fondre dans la population et s’y fixer. Le secrétaire d’Etat américain à la Défense, Chuck Hagel, et son homologue français, Jean-Yves Le Drian, avaient fait la même analyse lors d’une visite de ce dernier au Pentagone, début octobre.

La phase suivante n’interviendra pas avant le printemps 2015: février ou mars, selon certains experts. Ce sera une phase offensive, dans les airs – et au sol, avec les troupes locales, les rebelles modérés de l’Armée syrienne libre, les peshmergas kurdes irakiens et l’armée irakienne, si elles en sont capables. La capacité des premières à être opérationnelles dans un laps de temps aussi court suscite les plus grands doutes, en dépit des promesses de formation et d’entraînement qui font l’objet d’un large consensus au sein de la coalition, y compris pour la Turquie.

Pour l’instant, conformément aux engagements pris par le président des Etats-Unis, l’engagement de forces combattantes américaines au sol reste officiellement exclu. Il en va de même pour la France. Même si de nombreuses voix se font entendre à Washington, dont celle du chef d’état-major américain, Martin Dempsey, pour juger cette posture intenable à terme.

L’effet final recherché est de mettre l’Etat islamique «à la portée des forces armées locales»

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