Afrique

Ebola, la tragédie qu’on n’a pas vu venir

Il y a un an, un enfant décédait dans un village perdu de Guinée. Le début d’une épidémie d’une ampleur inimaginable. Il aura fallu sept mois pour que la mobilisation générale soit décrétée

A la mi-mars, au siège de la section suisse de Médecins sans frontières (MSF) à Genève, la Néerlandaise Esther Sterk, la spécialiste Ebola de la maison, ne le sait pas encore mais elle a une bombe entre les mains. Le premier rapport sur ce qui va devenir la plus meurtrière épidémie d’Ebola jamais connue. Le document de quelques pages a été transmis par le Ministère de la santé guinéen. Il fait état de quinze patients atteints d’un mal mystérieux, dont neuf sont décédés. L’organisation humanitaire a été sollicitée, car elle gère un programme contre le paludisme à Guéckédou, en Guinée forestière, dans le sud-est du pays, l’un des lieux où les morts inexpliqués ont été signalés.

«En lisant le rapport, avec un collègue, un détail nous a frappés: plusieurs malades avaient eu le hoquet, un symptôme typique d’Ebola», se souvient Esther Sterk. A ce stade, le virus mortel découvert en 1976 au Zaïre au bord d’une rivière qui lui a donné son nom, n’est qu’une hypothèse. Il ne s’est jamais aventuré jusqu’en Afrique de l’Ouest, à part un cas isolé en Côte d’Ivoire en 1994. Mais la situation est jugée suffisamment grave pour que l’ONG dépêche des spécialistes sur place afin d’isoler les malades et d’en savoir davantage. Entre-temps, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a été aussi été alertée.

«Le plus inquiétant était que les cas venaient de quatre endroits assez éloignés l’un de l’autre», poursuit Esther Sterk. Des échantillons sanguins sont prélevés sur les malades et envoyés à Lyon et à Hambourg. La confirmation redoutée tombe le 22 mars. C’est bien Ebola, de la souche Zaïre, la plus virulente. Le même jour, la Guinée alerte officiellement l’OMS, qui déclare l’épidémie. Mais la maladie a déjà une longueur d’avance. Plusieurs cas suspects sont déjà signalés dans la capitale Conakry, à plus de 600 kilomètres de l’épicentre.

Les pires craintes des scientifiques vont bientôt se confirmer. L’épidémie a en réalité commencé bien avant le mois de mars sans être détectée. Les épidémiologistes remontent la chaîne de transmission jusqu’à Meliandou, un village perdu dans la forêt guinéenne. Les villageois racontent qu’un petit garçon de deux ans, Emile, est tombé malade puis décédé le 28 décembre. C’est le «patient zéro». Sa famille a ensuite été décimée. «Elle avait probablement été en contact avec une chauve-souris, le réservoir naturel du virus. Une équipe de MSF avait fait des investigations au début d’année, après avoir été alertée sur des suspicions de choléra mais sans rien trouver d’anormal. Elle ne pouvait se douter de la présence d’Ebola», estime Amanda Tiffany, une épidémiologiste de MSF qui s’est rendue sur les lieux.

Le nom, la date de contamination et du décès des premiers malades sont scrupuleusement consignés afin de ne manquer aucune ramification. L’une des chaînes mène – déjà – dans un pays voisin, en Sierra Leone, où une amie de la famille a succombé au virus.

«Dans l’histoire de la maladie, les épidémies d’Ebola étaient restées cantonnées dans des endroits très isolés, en République démocratique du Congo ou au Soudan. Cette fois, l’épicentre était à un carrefour entre trois pays, la Guinée, la Sierra Leone et le Liberia, reliés par une multitude de pistes empruntées par des motos», témoigne Alain Epelboin, anthropologue au CNRS à Paris, qui s’est rendu en Guinée dès le 27 mars. Il est l’un des premiers experts internationaux envoyés en Guinée par l’organisation, comme consultant. Le jour où il arrive, les premiers cas sont confirmés dans la capitale Conakry. «C’était clairement une sonnette d’alarme», juge Alain Epelboin.

Mais, au siège de l’OMS, on n’est pas du même avis. Le 1er avril, l’organisation accuse MSF d’alarmisme. L’ONG vient de qualifier l’épidémie de «sans précédent». «Ebola cause déjà assez d’inquiétude. Il faut faire attention aux mots employés s’agissant de cas pour l’instant sporadiques», dénonce Gregory Hartl, responsable des relations publiques à l’OMS, alors que le bilan officiel est de 80 morts. Contacté, le porte-parole justifie sa position: «si j’avais su que dès le début de l’épidémie, il y avait quatre chaînes de transmission, comme l’ont montré les recherches à Meliandou, j’aurais eu un discours très différent.»

Au début du printemps, le siège de l’OMS, à Genève, est loin d’être sur le pied de guerre. Jusqu’à ce que l’épidémie soit classée au niveau un, c’est-à-dire de portée internationale, il revient au bureau régional de gérer les opérations, en l’occurrence africain. La décentralisation, imposée par les Etats membres après la crise financière de 2008, a permis de réduire les coûts du siège mais ne s’est pas accompagnée d’un transfert de compétences équivalent.

Autre limitation, l’OMS est financée à 80% par des contributions volontaires. Ces dernières années, les gouvernements et les privés (la Fondation Gates est le premier contributeur devant les Etats-Unis) choisissaient les programmes qu’ils souhaitaient financer. Un biais que la directrice de l’OMS, la Chinoise Margaret Chan, a entrepris de corriger par un nouveau mécanisme de financement.

Jusqu’à cette épidémie, aussi étonnant que cela puisse paraître aujourd’hui, la lutte contre les maladies tropicales ne figure pas en tête des priorités. Surtout s’agissant d’Ebola, un virus terrifiant, mais qui n’avait pas fait plus de 4000 morts en trente ans. La réponse aux urgences et aux épidémies a été saignée par les coupes budgétaires. Tout comme le bureau africain. «En temps normal, moins de 100 experts travaillent sur ces questions au siège de l’OMS sur les 2000 employés», insiste Patrick Zuber, un Lausannois responsable de la sécurité des vaccins et également à la tête de la commission du personnel.

«J’ai commencé à percevoir l’ampleur du problème, lorsque des collègues, dont le poste avait été supprimé, ont soudainement été envoyés en Afrique de l’Ouest», continue Patrick Zuber. «Les employés de l’OMS rédigent habituellement des directives ou des recommandations de santé publique et assistent à leur mise en œuvre. Mais, là, certains ont été amenés à soigner des malades.» Trois consultants de l’OMS ont été contaminés, dont le médecin cubain évacué et soigné à Genève. Officiellement, l’organisation conseille les gouvernements. Mais comment faire lorsque les pays sont si démunis, comme la Guinée, le Liberia et la Sierra Leone, où il y a un ou deux docteurs pour soigner 100 000 habitants?

Pendant ce temps, loin des débats genevois, René Cody, représentant de l’OMS à Conakry, convoque chaque matin une réunion de coordination sur Ebola. Le poste est très politique et il implique de maintenir de bonnes relations avec le ministère de la Santé. Car l’OMS est au service des Etats. «C’était déprimant. Cela durait des heures et il n’en ressortait que des recommandations jamais appliquées. Il a fallu des mois pour avoir ne serait qu’un plan d’action», soupire Marc Poncin, coordinateur d’urgence pour MSF, à Conakry.

A Genève, dans les couloirs de l’OMS, on enrage contre le docteur Cody prompt à s’aligner sur les autorités guinéennes. Lesquelles minimisent la gravité de la situation. Il ne faut pas faire fuir les investisseurs étrangers, notamment dans le secteur minier. Le 1er mai, le président Alpha Condé se charge de porter un message rassurant jusque dans le bureau de Margaret Chan. La veille, dans une interview au Temps, il avait fustigé «l’exagération de la part de certaines organisations pour récolter des fonds».

En octobre, juste avant la réunion annuelle du bureau africain, un document à charge contre OMS/AFRO fuite via l’agence de presse AP. Le délégué en Guinée est accusé d’avoir fait obstruction à l’octroi d’un visa pour un expert ou d’avoir retardé l’acheminement d’aide. Les responsables de l’OMS en Guinée, au Liberia et en Sierra Leone sont tous remplacés durant l’automne. Le directeur du bureau africain, Luis Sambo, dont le mandat est arrivé à échéance, passe la main.

«Il y a une énorme condescendance au siège de l’OMS envers les collègues africains», témoigne une source interne. «En même temps, personne ne daigne prendre son téléphone pour leur dire ce qui ne va pas.» La méfiance est réciproque. En arrière-plan: la bataille pour le contrôle de fonds qui commencent à être débloqués. Le 22 septembre, l’ONU réclame un milliard de dollars pour les six mois suivants.

Car, entre-temps, les choses ont bougé à Genève. Depuis le début de l’épidémie, les responsables de la lutte contre Ebola se réunissent tous les jours dans la «SHOC room», une salle en sous-sol bardée d’écrans où s’affichent les courbes épidémiologiques. «Un matin de juin, Margaret Chan a débarqué à l’improviste et tapé du poing sur la table», raconte un participant. La réponse à l’épidémie est alors unifiée au sein d’un même département et confiée à Bruce Aylward, l’un des lieutenants de la directrice. Le Canadien s’est illustré contre la polio et beaucoup le verraient bien succéder à «Maggie», comme on la nomme familièrement à l’OMS. L’effervescence est à son comble. D’autant qu’un premier cas a été signalé au Nigeria. La contagion du pays le plus peuplé d’Afrique de l’Ouest et première économie de la région serait une catastrophe.

Il faudra encore attendre le 8 août pour que le comité d’urgence, composé d’experts indépendants, soit convoqué et sonne l’alarme. «C’était une évidence et autour de la table il y avait l’unanimité», rapporte le professeur suisse Robert Steffen, professeur à l’Université de Zurich et vice-président de l’instance. Une crise sanitaire de portée internationale est officiellement déclarée. Le signal que tout le monde attendait depuis de longs mois. A partir de là, tout s’enchaîne. Les Etats-Unis, stimulés par les premières contaminations sur leur sol après l’évacuation de ressortissants, annoncent l’envoi de 3000 soldats au Liberia. Les Britanniques débarquent en Sierra Leone. Ils rejoignent les médecins cubains ou des laborantins chinois. La machine onusienne, avec ses capacités logistiques, par exemple pour assurer des transmissions aériennes alors que la plupart des vols vers les trois pays ont été supprimés, se met en branle.

La mobilisation, tardive mais réelle, ne tarde pas à produire ses premiers fruits. Le 29 octobre, Bruce Aylward prend toutes les précautions pour annoncer à la presse une baisse du nombre des nouveaux cas au Liberia. Il ne veut surtout pas dissuader les bonnes volontés. Un mois plus tard, le Canadien déclare même que l’objectif de 70% des malades pris en charge et isolés dans des centres de soins, fixé par l’OMS, est atteint, à part en Sierra Leone. Alors que le but semblait très éloigné 24 heures auparavant.

La définition de la cible se base sur le nombre de lits, même si le personnel manque encore cruellement. Un objectif de façade très utile pour mobiliser les énergies mais qui ne reflète pas toute la complexité de la situation. A mesure que les secours quittent les agglomérations pour s’aventurer dans la brousse, les mauvaises surprises risquent de se multiplier. L’OMS rapportait ainsi mercredi avoir découvert des soignants totalement débordés dans le district diamantifère de Kono, à l’est de la Sierra Leone, à la frontière avec la Guinée. 87 cadavres avaient été enterrés, dont une infirmière, un chauffeur d’ambulance et un concierge formé à la hâte pour ramasser les corps à l’hôpital local, sous-équipé. «Nous ne voyons probablement que l’oreille d’un hippopotame», commente un responsable sierra-léonais. Le dernier bilan en Afrique de l’Ouest s’élevait à 6533 morts pour 18 118 cas. Et personne ne se risque à prévoir la fin de l’épidémie.

«Si j’avais su qu’il y avait quatre chaînesde transmission,mon discours aurait été très différent»

«Un matin de juin, Margaret Chana débarquéà l’improviste et tapédu poing sur la table»

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