reportage

Les noces barbares de Daech

Des milliers de femmes yézidies ont été réduites en esclavage et violées par les djihadistes de l’Etat islamique. Des rescapées témoignent

Elle se souvient des premiers appels de numéros inconnus sur son téléphone portable. C’était à l’aube du 3 août et elle dormait encore, dans sa grande maison d’un quartier chic d’Erbil, la capitale du Kurdistan irakien. Elle n’a pas tout de suite répondu mais quand elle a vu les appels se succéder, elle a pressenti une urgence et décroché avec anxiété. «Des combattants de Daech prenaient d’assaut tous les villages yézidis de la région du Sinjar au nord-est de l’Irak. Des femmes m’appelaient dans une panique totale. Et ce qu’elles disaient était effroyable.»

A travers le combiné, Vian Dakhil a entendu, pétrifiée, des hurlements, des coups de feu, des sanglots, des menaces. Elle a compris qu’un massacre à grande échelle se produisait. Que les hommes étaient exécutés et les femmes capturées, triées par âge et emportées dans des bus vers des destinations inconnues. Les appels s’interrompaient brutalement mais d’autres surgissaient, d’un village, puis d’un autre. Une, deux, dix femmes terrorisées téléphonaient en cachette, en un réflexe ultime, à la seule députée yézidie du parlement irakien, âgée de 43 ans. «Pendant ma campagne électorale, j’avais souvent donné mon numéro de portable aux femmes. J’avais promis que je serai toujours là pour elles.» Elles s’en étaient souvenues.

En quelques heures, la nouvelle s’était répandue en Irak et dans le reste du monde. Des dizaines de milliers de Yézidis de tous âges fuyaient la violence islamiste en cherchant refuge, sous une chaleur caniculaire, vers les massifs désolés du mont Sinjar. Leur situation était catastrophique et des appels pour les sauver s’élevaient du monde entier. Mais des femmes emportées par Daech (acronyme arabe de l’Etat islamique), on ne savait rien encore. Où étaient-elles passées? Pourquoi les combattants s’étaient-ils encombrés de tant de prisonnières quand leur objectif avoué était d’éradiquer les Yézidis, cette minorité religieuse kurdophone dont les souvenirs remontent à l’arche de Noé et que les islamistes qualifient d’«infidèle»?

«Venez nous libérer»

C’est alors que Vian Dakhil a reçu un premier appel de Mossoul, la deuxième ville d’Irak sous le contrôle des islamistes depuis le mois de juin. Un appel furtif, affolé, d’une jeune fille qui se trouvait au milieu de centaines de femmes et d’enfants tout juste débarqués dans la prison Badush, entassés les uns contre les autres, privés d’air, d’eau, de nourriture, ignorant tout du sort qui leur serait réservé. Puis une autre a téléphoné: «Les hommes de Daech viennent se servir! Ils choisissent les filles qui leur plaisent et les prennent de force. Ils les tabassent si elles résistent, ils les traînent par les cheveux!» Vian Dakhil restait agrippée à son portable. «Je me doutais bien qu’il ne s’agissait pas d’arrestations politiques.» Et les appels ont continué, confirmant ses pressentiments les plus sombres: «Les filles sont revenues! Elles ont été violées!» Les voix se sont faites implorantes: «Vous savez où nous sommes! Venez nous libérer!»

Pendant des jours, la députée a multiplié les appels à l’aide, s’est adressée aux ambassades et aux chancelleries, s’est rendue au Parlement de Bagdad pour supplier, en pleurs, le président et ses collègues de tout faire pour venir en aide aux Yézidis. La vidéo de son intervention a fait le tour du monde et renforcé son image d’icône du peuple yézidi peu de temps avant qu’elle ne soit grièvement blessée dans le crash d’un hélicoptère qui apportait de l’aide aux réfugiés du mont Sinjar. Mais comment faire pour libérer les femmes dans une zone entièrement contrôlée par Daech? «J’ai reçu alors de la prison une demande inouïe émanant de plusieurs femmes: «Demandez à l’armée de bombarder le site! Nous préférons mourir!» Comme je les comprenais! Alors en tant que parlementaire, j’en ai fait la demande officielle, soutenue par de nombreuses familles. C’était fou, irréalisable. Mais j’assume. Mieux valait des martyres au ciel plutôt que des esclaves.»

Elle se tient bien droite dans la salle de réception de sa maison d’Erbil, le cheveu libre, auburn, et le regard contredisant l’impression de fragilité qui émane de sa frêle silhouette, soutenue par des béquilles. Mais l’évocation des prisonnières de Daech lui met instantanément les larmes aux yeux. Sa voix tremble lorsqu’elle affirme: «Quatre mille femmes yézidies servent actuellement d’esclaves sexuelles aux hommes de Daech! 4000, entendez-vous? Violées, vendues comme du bétail. En Irak, en Syrie, peut-être ailleurs. C’est un crime contre l’humanité. Et le monde ne fait rien. Imaginez l’indignation et la mobilisation internationales si 4000 femmes occidentales étaient ainsi livrées à la folie des djihadistes.»

Esclavagisme

Quatre mille femmes… Impossible bien sûr de vérifier ce chiffre régulièrement évoqué tant les par les autorités irakiennes et kurdes que par nombre d’associations qui, parfois, y incluent les jeunes enfants capturés en même temps que leur mère. Des recensements sont entrepris dans les nombreux camps de Yézidis réfugiés au Kurdistan. Combien de personnes de votre famille ont disparu? Combien de femmes enlevées? 6, 15, 18, 26 entendra-t-on en posant nous-mêmes la question, chaque famille s’empressant d’énumérer les noms de mère, grand-mère, fille, sœur, épouse, nièce disparues ce mois d’août 2014 dans les cars ou les bennes des pick-up de Daech sur lesquels flottait le drapeau noir. «Des milliers de femmes», confirme Shimal Mohamed Adib, responsable du district de Baadra, au Kurdistan et qui voudrait faire de la libération des yézidies «une cause nationale». «Dieu sait si l’Irak a connu des guerres!, dit-il, des tortures, des carnages. Ça, jamais!» Ça? «La vente! L’esclavagisme! Qui aurait pu imaginer pareilles pratiques au XXIe siècle?»

Ce sont les premiers appels, très brefs, des quelques malheureuses ayant pu cacher leur téléphone portable dans des vêtements, un chignon ou des couches de bébé, qui ont vite donné une idée des intentions des geôliers de Daech. Les familles captaient ainsi leurs bribes de récit, stupéfaites et horrifiées, même si les femmes se gardaient bien d’évoquer leur propre viol. Il est arrivé aussi que leurs ravisseurs ou les hommes qui les avaient rachetées leur passent eux-mêmes un téléphone en exigeant, avec perversité, qu’elles appellent devant eux leur famille pour dire l’humiliation, la déchéance. Une vidéo a également circulé sur Internet qui montrait des combattants islamistes hilares, excités à la perspective de se rendre au marché aux esclaves pour acheter «une Yézidie». Si possible aux yeux bleus ou verts, après avoir vérifié l’état de ses dents. Enfin, Dabiq, le magazine en ligne de Daech, a expressément revendiqué, dans son édition d’octobre, la mise en esclavage des femmes et des enfants yézidis conformément, écrivait-il, à ce que prévoit la charia pour les infidèles qu’elle considère comme polythéistes et leur distribution selon les règles prévalant pour les «prises de guerre»: un cinquième pour les autorités de Daech, le reste à répartir entre les combattants.

Mais ce sont les témoignages des quelques femmes ayant réussi à s’enfuir d’un centre de détention collective ou de la maison du «maître» qui les avait achetées qui fournissent une idée assez précise des pratiques de Daech. «Essayez d’en rencontrer! Racontez au monde les turpitudes des djihadistes qui ne méritent pas le titre d’humains, conseille Vian Dakhil. Mais protégez leur anonymat! Malgré la joie qu’a procurée leur retour, elles risquent le rejet de leur famille et de la communauté. La virginité est chez nous une notion essentielle, je crains pour leur avenir.»

«Ils achetaient les femmes par lots»

C’est dans une sorte de bergerie, isolée dans une campagne aride près du village de Shariya, que l’on rencontre ainsi à la tombée de la nuit Yassemine (les noms des jeunes victimes ont tous été changés), la toute première des femmes à s’être échappée des griffes de Daech. Les murs en parpaings laissent passer un vent froid et humide et une dizaine de petits enfants en anorak sont rassemblés devant un poêle électrique que l’on tourne spontanément vers les visiteurs. Les adultes sont assis autour de la pièce sur des coussins, dos aux murs. Un petit téléviseur branché sur une chaîne d’info en continu diffuse une lumière bleutée dans la pénombre de la pièce, attirant les regards fatigués. Yassemine est un peu à l’écart, son petit garçon de 2 ans qui se gave de chips sur les genoux. Les traits fins et les cheveux blonds recouverts d’un foulard noir, l’enfant sourit timidement. Oui, bien sûr, elle va raconter son histoire, devant frères, cousins, neveux, ce n’est pas idéal mais cela la rassure. La garantie qu’elle ne sera pas amenée à en dire trop.

«Le 3 août au matin, en apprenant que Daech arrivait dans notre village du Sinjar, nous avons tenté de fuir à pied, avec d’autres familles, vers la montagne. Nous étions sept: mon petit garçon, mon mari, ses parents, son frère et sa sœur. Daech nous a rattrapés et, en hurlant et tirant des coups de feu, a séparé les hommes et les femmes. Mon mari a tout de suite disparu.» Les femmes doivent monter dans un bus qui fait une première étape dans un village proche, puis les dépose pendant quatre heures dans une école de Bahadj où est opéré un tri entre les jeunes et les vieilles, avant de les débarquer à Mossoul dans une salle des fêtes immense appelée Galaxy, grouillante de plus d’un millier de femmes et de petits enfants. «Tout de suite, des hommes de Daech sont venus faire leur choix.» Il y en avait de tous les âges et de différents pays, Irakiens, Syriens, Saoudiens, Turcs, Egyptiens, tous avec une barbe fournie, la chemise longue de type pakistanais et une arme. «Ils achetaient les femmes par lots, d’abord pour eux, mais avec l’intention de les revendre. Je voyais les dollars s’échanger. On nous criait de nous laver, de nous faire belles. Moi, je ne me lavais pas et faisais tout pour être repoussante.» Au bout d’une dizaine de jours, Yassemine a été achetée avec un petit groupe de filles qu’on a enfermées dans une maison tout juste évacuée par une famille en fuite. «A nouveau des hommes sont venus nous prendre, nuit et jour, souvent violents, et les filles ont été dispersées. Quand l’un a voulu m’acheter, le chef de la maison a dit: «Je me la garde!» C’est ce soir-là que mon fils m’a sauvé la vie.»

Le petit a eu soif et s’est mis à pleurer au milieu de la nuit. La maman a crié pour qu’on lui ouvre la porte bloquée de sa chambre. Personne n’a bougé. Le petit hurlait, elle a forcé la porte. Trois gardes étaient profondément endormis dans la pièce d’à côté. Elle a saisi une bouteille d’eau, surprise que personne ne s’éveille et a senti que c’était le moment où jamais. En un éclair, elle s’est retrouvée dans une ruelle de Mossoul, le cœur battant, frôlant les murs, le petit garçon dans ses bras. Elle a marché près de quatre heures, d’est en ouest, évitant les places et carrefours, jusqu’à ce qu’un vieil homme qui, avant le lever du soleil, arrosait les plantes de sa terrasse, ne l’interpelle:

«Es-tu donc inconsciente, ma petite! Tu circules seule, et sans porter le voile intégral? Sais-tu que Daech pourrait te tuer pour ça?

– Je suis en fuite de chez Daech!

– Ciel! Rentre vite dans ma maison.»

L’homme était sunnite, hostile à Daech, et aussi accueillant que l’ensemble de sa famille. Un contact téléphonique a été établi avec un frère de Yassemine réfugié au Kurdistan. Puis on a rasé les cheveux blonds du petit et fourni à sa maman une abaya noire, ainsi que le niqab et les gants réglementaires pour circuler dans Mossoul avant de les confier tous deux à un ami très sûr qui a réussi à les exfiltrer de la ville et les remettre – gratuitement – aux soldats kurdes. C’était le 28 août, Yassemine était sauvée. «Je n’ai aucune nouvelle du reste de ma famille. Rien sur les hommes ni sur ma belle-mère. Ma belle-sœur de 17 ans, vendue, a réussi à téléphoner deux fois. Plus rien depuis quarante-cinq jours.» En présence de ses frères et cousins, elle n’en dit pas davantage.

«La mort est plus douce»

Sara sera plus diserte, elle qui vient du village de Kotcho, attaqué par Daech le 15 août, et tristement connu pour le massacre de tous les hommes (près de 700) interpellés ce matin-là. Mais la jeune femme de 22 ans, qui vient de retrouver près de Dohuk le seul de ses huit frères absent ce jour-là, ne semble pas avoir encore été mise au courant. Immédiatement séparées des hommes et dépouillées de leur argent et de leurs bijoux, les femmes ont subi un premier tri entre mariées et non mariées. Sara s’est ainsi retrouvée dans un bus roulant vers Mossoul avec ses deux sœurs et ses nièces de 11 et 12 ans, puis enfermée avec plus de 200 femmes dans un immeuble de trois étages avant d’être expédiée le surlendemain à Rakka, en Syrie. «Douze heures de route pour débarquer dans la grande salle d’un bâtiment officiel de Daech où attendaient plein d’hommes armés. «Qui veut en acheter?», a crié quelqu’un. Vous n’imaginez pas le choc qu’a provoqué cette phrase. Nous nous regardions, effarées, espérant avoir mal compris. Cela semblait irréel. Les hommes nous dévisageaient avec des regards sauvages. Nous n’étions plus qu’une marchandise.» Il y eut comme un sursaut de révolte, des femmes ont crié, protesté, exigé de retrouver leurs familles. Elles ont été violemment frappées avec les crosses de kalachnikovs.

Plusieurs jours ont passé. Les filles dormaient sur la moquette et les coussins de la salle, résistant à leur manière par une sorte de grève de la toilette. Les portes étaient ouvertes de 9 heures à 23 heures, des hommes de Daech venant à tout moment observer et sélectionner des femmes. Les nièces de Sara sont parties les premières. Puis l’une de ses jeunes sœurs. Un déchirement. «Elles s’accrochaient à moi en hurlant. Il a fallu plusieurs hommes de Daech pour les arracher avec des coups. La mort est forcément plus douce que ce que j’ai ressenti ce jour-là.» Le quinzième jour, ce fut son tour. Un djihadiste australien l’a emportée contre quelques billets. «Il s’était converti pendant un séjour de quatre ans dans une prison australienne et avait rejoint la Syrie onze mois plus tôt, bientôt rejoint par sa femme.» Dans la voiture, Sara l’a supplié d’acheter aussi sa sœur. «L’émir interdit qu’on achète deux sœurs», répondit-il, avant de faire demi-tour pour retourner la prendre. Finalement humain? «Ne dites jamais ça! Les Daech sont des bêtes sauvages!» L’Australien avait déjà acheté d’autres yézidies qu’il gardait dans sa maison, violait et tabassait régulièrement. Il a bien sûr essayé de forcer les deux sœurs à des rapports sexuels. Sara affirme avoir réussi à le convaincre d’en faire plutôt des esclaves domestiques, confinées au ménage et à la cuisine. Mais elle raconte aussi avoir été conduite chez une femme médecin après un épisode particulièrement violent…

La maison était grande, il y avait du passage, beaucoup de combattants. Sara dit y avoir vu des Saoudiens, des Iraniens, des Libyens, des Tchétchènes, des Pakistanais, des Chinois, des Italiens, des Anglais. Au rez-de-chaussée de la maison, habitait un autre Australien qui lui aussi s’était acheté «contre un revolver» une jeune Yézidie que nous rencontrerons plus tard.

27 femmes de sa famille encore aux mains de Daech

Bien sûr, elle ne songeait qu’à fuir et à la première occasion, elle a volé un téléphone portable de la maison. Le début du salut. Elle a contacté son frère et lui a transmis par Viber le maximum de renseignements et de photos qui pouvaient permettre de localiser la maison, y compris celle de l’Australien. Un grand château d’eau, visible d’une fenêtre, fournit un bon point de repère. En quelques semaines, le frère a pu trouver – et payer – quelques intermédiaires capables d’organiser sa fuite. Le jour où les deux Australiens sont partis au combat, les sept Yézidies de la maison, menées par Sara, ont revêtu une abaya et se sont glissées en file indienne dans la rue, incognito, jusqu’à un premier point de rendez-vous où elles sont montées dans une voiture, puis dans une autre, puis une autre encore. Jusqu’à leur arrivée à Dohuk. Il en aura coûté au frère 7000 dollars. «Et alors?, dit-il. J’ai aussi payé 10 000 dollars à des intermédiaires pour libérer ma femme. Je suis pauvre, des gens de la communauté m’ont heureusement aidé, mais je n’aurai pas de repos tant que je n’aurai pas récupéré mon autre sœur, mes nièces, la femme d’un de mes frères. Je passe mon temps à recouper des informations pour les localiser. A tester des contacts qui pourraient nous aider. Ma tête n’est occupée qu’à cela. C’est la sonnerie du téléphone qui me maintient en vie. Et si c’était elles qui appelaient?» Au sein de sa famille, vingt-sept femmes sont encore aux mains de Daech. Sa mère de 52 ans est la plus âgée. La plus jeune, lui a-t-on dit, est née il y a un mois.

Nous rencontrerons ainsi, entre Dohuk et Erbil, une douzaine de jeunes femmes échappées de l’enfer de Daech. Leurs récits se complètent, racontés sobrement avec des digressions sur les horreurs perpétrées contre leurs compagnes de détention, des ellipses pudiques sur leurs propres souffrances. Aucune ne sait ce qu’il est advenu de leur mère et des femmes dites «âgées». Plusieurs d’entre elles, comme Jihane, 24 ans, ont tenté de se faire passer pour «mariées» en s’accrochant à un petit-neveu, espérant le statut d’épouses plus protecteur. Mais une femme voilée, travaillant sous les ordres de Daech dans la prison de Badush, «vérifiait», par un rapide examen gynécologique, leur assertion. Et malheur aux menteuses. Plusieurs ont songé à mettre un terme à leurs jours. Zarah, 19 ans, a vu une fille de 15 ans s’ouvrir les veines avec une lame de rasoir juste en sortant de la salle de bains où on l’avait envoyée avant de la livrer à un djihadiste. Son corps a aussitôt été roulé dans une couverture: «Débarrassons-nous de cette saleté.» Une petite coiffeuse de son village réussira à s’étrangler avec son foulard. Une étudiante en médecine, particulièrement belle et violée par plusieurs djihadistes, a demandé à se préparer dans les toilettes avant d’être amenée à l’émir qui la désirait. Elle s’est coupé veines et tendons avec un couteau volé. Personne n’a encore osé l’annoncer à sa mère qui continue à l’attendre.

Les récits des jeunes filles sont parfois compliqués à suivre tant les déplacements qu’elles racontent paraissent erratiques. Cinq jours dans une école à Baahj, huit dans un gymnase de Mossoul, dix dans une maison privée de Tal Afar… Est-ce une stratégie? Le signe d’une confusion? «Peut-être les déplace-t-on pour les garder à disposition des combattants. Ou pour servir de boucliers humains. Ou pour rendre impossible toute opération de sauvetage. Comment le savoir?», s’interroge le docteur Nouri Abdulrahman, responsable du dossier des réfugiés pour le gouvernement du Kurdistan et chargé de tout mettre en œuvre pour faciliter le retour des captives. La question des conversions et des mariages forcés est également floue. La plupart disent avoir été contraintes de faire semblant d’accepter l’islam et d’en avoir mimé les prières au moins cinq fois par jour. Il a même parfois été question de mariage avec des djihadistes. Voire de cérémonie collective devant un imam. «Parodie pour permettre des relations sexuelles immédiates, affirment les rescapées. En aucun cas un gage de sécurité.»

«Certificat de pardon»

Un drame absolu pour la communauté yézidie. «Notre religion date de plus de 4 700 ans avant Jésus-Christ, nous explique le baba sheikh, leader spirituel des Yézidis, âgé de 81 ans, que nous rencontrons près du temple de Lalesh. Nous avons survécu au Déluge et à 74 massacres sans jamais nous dissoudre, car on est yézidi par naissance, on ne se marie qu’entre nous. Mais ce qui est arrivé à nos femmes, en cette année 2014, constitue la catastrophe la plus grave de tous les temps.» Il a fait, dit-il, le tour du monde pour sensibiliser gouvernements et Parlements au drame des Yézidis. «Et j’en appelle encore à la communauté internationale pour délivrer nos femmes.» Mais il a pris aussi une fatwa historique appelant chaque famille yézidie à accueillir avec chaleur, tendresse, soutien, les femmes de retour de chez Daech.

«Pas plus tard qu’hier soir, une rescapée est venue ici même implorer mon pardon. «Tu n’es en rien responsable, ma petite! Tu n’es pas coupable d’avoir été victime!», lui ai-je dit. Et je lui ai fourni le certificat de pardon.» Un certificat? Serait-il possible de voir ce papier? Le baba sheihk sourit dans sa longue barbe blanche. Un signe à un serviteur et l’on nous présente une petite bille blanche que l’on n’ose pas toucher. «Elle est constituée d’un sable fin que l’on trouve ici dans une grotte d’où coule une eau blanche sacrée. Des jeunes filles vierges les façonnent. Un symbole de pureté.»

Mais que se passera-t-il si des femmes reviennent enceintes de chez Daech? Le cas s’est déjà posé plusieurs fois et le sujet, nous affirme un proche du baba sheikh, a longuement été débattu lors d’un conseil religieux. «Les leaders de la communauté sont formels: un enfant non yézidi ne peut naître chez nous. Un dispositif médical a donc été mis en place pour faire face à ce drame.» Autrement dit, l’avortement d’ordinaire interdit devient dans ce cas précis une exigence absolue. Pas de sang mélangé! Et les évadées de chez Daech sont systématiquement orientées vers des médecins avertis.

Un soir, alors qu’on écoutait, assis en tailleur dans une pièce glaciale, le récit tendu de Leyla, une jeune rescapée que traduisait son frère (de kurde en arabe) sous les yeux d’un clan familial sinistré, son téléphone portable a sonné. Tous les regards se sont fixés sur l’appareil. Les petits ont arrêté de jouer, les femmes de chuchoter, les respirations étaient comme suspendues et les visages figés. «Allô?», a murmuré Leyla avec appréhension. «C’est Naween», a répondu une voix de petite fille mise sur haut-parleur. Et le grand frère, sous le coup de l’émotion, a plongé la tête dans ses mains. Naween, 12 ans, vendue à un djihadiste de Mossoul, appelait de chez son nouveau «maître»…

Publicité