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Amédy Coulibaly, la fabrique d’un terroriste

Reconstitution de l’itinéraire du tueur de Montrouge et de Vincennes, ou comment un petit délinquant plutôt heureux bascule dans le terrorisme

Il est 6 h 15, ce 17 septembre 2000, lorsque la porte du garage de la résidence de la Closerie à Combs-la-Ville, en Seine-et-Marne, s’ouvre et laisse s’engager une camionnette blanche. Il fait encore nuit, dehors. Un voisin a entendu du bruit. Il appelle le commissariat. La vieille Citroën un peu poussive s’engage à peine sur la rampe de sortie que déjà la police arrive.

« Stooop ! », hurle un premier policier. La camionnette accélère. Un premier coup de feu part. La camionnette poursuit sa course vers la 306 break du commissariat qui lui barre la route. Trois nouveaux coups, puis deux autres. Cette fois, les cambrioleurs s’arrêtent net. Un passager s’enfuit, puis le silence se fait. Le chauffeur, Ali Rezgui, touché en plein ventre, est mort sur le coup. A l’arrière du camion, au milieu d’un lot de motos volées, un jeune homme de 18 ans, Amedy Coulibaly, vient de perdre son meilleur ami.

A Grigny, dans l’Essonne voisin, c’est l’émeute. On ne meurt pas pour un vol de motos en France. On « prend » quatre mois, au pire. Pendant plusieurs nuits, jeunes et policiers s’affrontent dans la rue. Les mères des gamins descendent pour tenter d’apaiser la colère. L’affaire prend une sale tournure : un sniper caché sur un toit tire sur un CRS.

Enfance heureuse

Deux semaines plus tard, le procureur ordonne le classement du dossier. La famille obtient la nomination d’un juge, mais l’enquête est bâclée. La reconstitution de la scène se déroule entre policiers, et Amedy Coulibaly n’est pas convié à livrer sa version. L’avocat de la famille, Me Pierre Mairat, bataille pour prouver que la camionnette ne roulait pas à 40 km/h comme l’affirment les gardiens de la paix, et que le jeune stagiaire aurait pu tirer dans les pneus. « A l’époque, la parole des policiers valait de l’or », souligne l’avocat.

Jusqu’à ses 18 ans, Amedy Coulibaly coule une enfance heureuse, à la Grande-Borne, entouré de ses neuf sœurs. Avant qu’il assassine la policière de Montrouge, jeudi 8 janvier, puis qu’il exécute quatre personnes dans l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes, à la veille du shabbat, qui se serait intéressé à son histoire ? Aujourd’hui, ce passé « est là. Il fait partie de son parcours », dit Pierre Mairat. Il y a cinq ans, lorsque Hayat Boumeddiene demande à son nouveau compagnon de lui présenter ses amis, il répond qu’il n’en a eu qu’un seul : Ali Rezgui. Celui qui est mort sous ses yeux, à 19 ans, sur la rampe du parking, tué par un policier.

A 18 ans, malgré des résultats scolaires moyens, Amedy Coulibaly, septième de sa fratrie, est élève en 1re bac pro, et n’a finalement qu’un an de retard. « Il a déjà son permis et effectué sa journée d’appel », rappelle Me Mairat. A cet âge, d’autres gamins des quartiers quittent leurs mauvaises fréquentations, lui au contraire se spécialise dans le braquage. Le braquage « à fin brinquebalante », précise Me Damien Brossier, son ancien avocat. Il a une vingtaine d’années lorsque avec une bande de copains, ils dévalisent un commerçant. Dans leur fuite, ils « plantent » la voiture sur la Francilienne. Elle tombe d’un pont. Coulibaly est blessé. Des bleus, des bosses… Il sort pourtant de la voiture et s’en va au lycée, à pied, comme si de rien n’était.

Toucher la France

La fois suivante, il braque une banque à Orléans, puis deux cafés à Paris, mais le deuxième était de trop. La sanction tombe: six ans ferme. C’est un peu plus tard, fin 2008, que Le Monde fait sa connaissance. Amedy Coulibaly, qui sait le poids des images, avait décidé avec quatre autres détenus de filmer leur quotidien dans la plus grande maison d’arrêt d’Europe, Fleury-Mérogis, pour dénoncer les conditions de détention dans les prisons françaises.

En 2007, il fait entrer deux petites caméras par les parloirs. Pendant plusieurs mois, les cinq prisonniers tournent à l’insu des gardiens et des autres détenus leur vie de tous les jours. Amedy Coulibaly et ses complices veulent toucher la France entière et démarche les journalistes. Il avait 26 ans quand nous l’avions rencontré sous stricte condition d’anonymat. Un jeune homme intelligent, à la pensée structurée, aux réponses argumentées: près de deux heures d’interview avec lui, c’est dix-huit pages de notes.

« En détention, on voit plein de reportages sur les prisons, expliquait-il. Mais ils ne montrent jamais ce qui se passe vraiment parce que l’administration n’organise les visites que dans les bâtiments en bon état. On s’est dit qu’il fallait montrer l’autre côté. » Sur la vidéo, diffusée par Le Monde, des cellules vétustes, des conditions hygiène déplorables, des scènes d’une rare violence : dans l’une d’entre elles, un homme se fait rouer de coups. « La loi du fort », avait expliqué Amedy Coulibaly. On comprenait facilement qu’il se plaçait du côté des chefs et des intouchables de Fleury.« Je suis un des patrons de la prison. La détention, je la connais par cœur. »

« Ils savaient que j’étais le boss »

Coulibaly racontait les brimades, l’infirmerie rudimentaire. « On nous soigne au Doliprane, on n’a pas de vrai médecin. » D’autres fois, l’absence de chauffage, la« gamelle » pour s’alimenter, les murs gluants des douches, les vitres cassées. « La prison, c’est la putain de meilleure école de la criminalité, insistait-il. Dans une même promenade, tu peux rencontrer des Corses, des Basques, des musulmans, des braqueurs, des petits vendeurs de stups, des gros trafiquants, des assassins (…). Là-bas, tu prends des années d’expérience. Au début, quand je suis arrivé (…), je me disais : j’arrête tout. Après le temps passe et je me dis, je nique tout, ils me rendent ouf. Comment vous voulez apprendre la justice avec l’injustice ?»

Sa rage, dans sa cellule, il la passe à faire des pompes et de la musculation, des heures et des heures durant. Ce sera le premier plan de son film de revendication des attentats, diffusée dimanche 11 janvier. Le reste du temps, il joue à Pro Evolution Soccer, un jeu vidéo de football. « Ils savaient que j’étais le boss (…). Je leur disais :“Prenez-moi avec un téléphone ou de la drogue”, mais ils n’y arrivaient pas. Ils ont fouillé ma cellule tout le temps ». Un jour, les gardiens lui confisquent sa PlayStation. Il devient fou. « Ils avaient pas le droit. Je l’avais payée 320 euros, j’avais une facture à mon nom, ils me l’ont jamais rendue. »

Amedy Coulibaly a le sens des affaires. Gagner de l’argent est son obsession. Les images qu’il a tournées derrière les barreaux, il finit par les vendre à France 2 pour « Envoyé spécial ». Et justifie les enchères au vu des risques pris : « Il faut qu’on prépare nos arrières, au moins pour payer nos avocats », expliquait-il. « Je ne le voyais pas grandir aussi modestement que son père et travailler à l’usine comme lui », confie Me Damien Brossier. « Le fric, le fric, le fric. Si j’avais eu à le définir, ce sont les mots que j’aurais utilisés », ajoute un de ses proches. L’islam, en revanche, « il n’en parlait jamais. »

« Doly », comme on l’appelle en cellule, sort de prison avec une belle réputation, capable de monter sur n’importe quel coup, de fournir « tout le matériel » nécessaire.« Mais tout ça, c’était en 2005 (…). J’ai fait un virage à 180 degrés, jure-t-il, en 2010, aux policiers qui le soupçonnent d’avoir participé au projet d’évasion de Smaïn Ait Ali Belkacem, l’auteur des attentats du RER C, en 1995. Je me suis rangé, car je ne veux pas finir avec une balle dans la tête, promettait-il. C’est ce qui pend au nez de tous ceux qui ne savent pas s’arrêter. »

Un couple d’amis lui présente Hayat Boumeddiene, une jolie brune de six ans sa cadette. Un mariage religieux est célébré à Grigny, chez les Coulibaly. Le jeune couple emménage à Bagneux, dans les Hauts-de-Seine, dans un trois-pièces que leur cède une sœur aînée d’Amedy. Le jeune couple mène une vie simple. Lui « fait les trois-huit » dans l’usine Coca-Cola de Grigny ; elle, de son côté, a quitté son travail pour porter le voile et envisage de se lancer dans « la couture à domicile ». Ils n’ont pas d’enfant, ont adopté un chaton, Sultan. L’été, ils partent se baigner en Crète, en République dominicaine, en Malaisie, où ils visitent quelques mosquées.

Pratique rigoriste de l’islam

La religion éloigne Coulibaly de sa famille, ces « kouffars », comme il dit, ces mécréants. Ses sœurs commencent d’ailleurs à le « fatiguer ». Il refuse désormais d’aller chercher ses neveux à l’école. « J’ai tapé du poing sur la table et j’ai dit : “Ecoutez moi bien, toutes celles qui sont là, qui z’apprennent pas à leur enfant la prière et les trucs comme ça, ça sert à rien qui m’appellent. J’accompagne personne, je ne donne pas un euro pour l’enfant, je ne fais rien du tout (…). Moi, c’est la religion la première, j’en ai rien à foutre de la famille” », explique-t-il un jour à Djamel Beghal, un ami rencontré en prison, sans savoir que les policiers l’ont placé sur écoute.

C’est lui, Djamel, ce « vétéran du djihad », condamné en 2005 pour un projet d’attentat contre l’ambassade des Etats-Unis, qui lui enseigne la pratique rigoriste de l’islam. Amedy Coulibaly apprend vite et transmet à son tour les rudiments appris. Aider au dépouillement des bulletins électoraux, les jours de vote, « c’est pas bien ». Pour le travail, « la règle c’est de ne pas être sous les ordres d’un mécréant ». Mais lui, alors, intérimaire chez Coca ?, demandent les policiers, lors d’une garde à vue en mai 2010.« Il y a une différence entre ce que je fais et ce que je pense. Et dans ce cas-ci, je pense avant tout à ma poire, rétorque-t-il. Je travaille, je gagne entre 2 000 et 2 200 euros par mois, [c’est] tranquille, et c’est très bien comme cela. »

Son ami Beghal est assigné à résidence à Murat, au pied des monts du Cantal. L’hiver, la région disparaît sous la neige. Au printemps 2010, Amedy Coulibaly lui rend visite une fois par mois. Il arrive que sa femme Hayat Boumeddiene et Chérif Kouachi, un autre copain de prison, l’accompagnent pour des escapades de deux ou trois jours.« On va faire des randonnées, on va courir, on marche ». Le soir, ils parlent« montagne, cerfs » et faune sauvage, assurent-ils aux enquêteurs. En vérité, ils manient les armes et s’entraînent au tir.

A Grigny, personne ne soupçonne cette double vie. Amedy Coulibaly affiche toujours le même sourire jovial. Voulait-il leur dire adieu ? Ou brouiller les pistes ? Quatre jours avant de se lancer dans son épopée meurtrière, Amedy Coulibaly est venu saluer ses vieux copains de Grigny. « On s’est croisés, on s’est salué, quoi de neuf, tout ça, la famille, les copains, raconte l’un d’eux au Monde. Je lui ai demandé, tu fais quoi ? Il m’a dit : “Oh, des trucs à droite ou à gauche” »,« Je l’ai charrié parce qu’il avait une voiture de location et que ça avait l’air d’aller plutôt bien. Il m’a quand même demandé, pour rigoler, si j’avais pas un moyen de lui faire gagner un billet ou deux. On a ri. On s’est dit qu’on se recapterait [reverrait] à l’occasion. » Conversation banale. « Je me souviens de nos derniers mots. Je lui ai dit : “Moi, j’en ai marre, le climat est pourri, j’ai envie de quitter la France”. » Amedy Coulibaly a répondu du tac au tac : « Mais pour aller où ? »

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