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Barack Obama l’audacieux

Depuis la sévère défaite lors des élections de mi-mandat en novembre dernier, le président démocrate multiplie les initiatives. A l’occasion de son discours sur l’état de l’Union, la nuit prochaine, il entend prouver qu’il faut encore compter avec lui

l’audacieux Obama

Depuis la sévère défaite lors des élections de mi-mandat, le président démocrate multiplie les initiatives. A l’occasion de son discours sur l’état de l’Union, il entend prouver qu’il faut encore compter avec lui

Le 5 novembre dernier, un jour après la sévère défaite des démocrates et a fortiori de Barack Obama lors des élections de mi-mandat, l’Amérique se demandait bien ce qu’un lame duck president allait pouvoir entreprendre au cours de ses deux dernières années à la Maison-Blanche. Ce soir en prime time, ce n’est pourtant pas en «canard boiteux» que le président américain va s’adresser à la nation, tenant devant les deux Chambres du Congrès réunies, son sixième discours sur l’état de l’Union.

Depuis la prise de contrôle républicaine du Capitole, Barack Obama semble animé par un second souffle, par l’énergie de celui qui cherche à tout prix à imprimer sa marque dans l’histoire. Libéré de considération électorale, de son propre parti et même de la nécessité de collaborer avec les républicains. Dans son allocution, il devrait promouvoir un agenda résolument progressiste: congé maternité payé de six semaines, congés maladie, accès gratuit aux community colleges , ces antichambres de l’université, sans oublier une réforme fiscale qui supprimerait des niches fiscales pour les plus riches et abaisserait les impôts de la plupart des ménages. S’il a peu de chance de le faire aboutir, il n’a plus peur de heurter et d’user sans réserve de son pouvoir exécutif (limité). Sa détermination, qui a surpris tant les républicains qu’une partie des médias, a forcé le Parti républicain à choisir sa stratégie: continuer l’obstructionnisme pratiqué pendant près de six ans, faisant du 113e Congrès le plus improductif de l’histoire du pays, ou montrer au peuple américain que les républicains sont capables de gouverner et de coopérer avec la Maison-Blanche. Pour l’heure, c’est la première option qui semble prendre le dessus.

Pour Barack Obama, les défis des deux prochaines années sont considérables. Au plan interne, il devra s’assurer de maintenir en place les réformes déjà menées: celle d’une régulation plus drastique de Wall Street par la loi Dodd-Frank et celle de la santé, Obamacare. Plusieurs républicains du Congrès attendent la moindre occasion pour les remettre en question. La Maison-Blanche, de son côté, menace de recourir au veto aussi souvent qu’elle le jugera nécessaire, même si c’est le Congrès qui contrôle les cordons de la bourse.

Illustration de son changement de stratégie, le démocrate a pris un risque en adoptant un décret présidentiel sur l’immigration accordant un sursis de trois ans à près de 6 millions de clandestins sur les 11 que compte le pays. Mais il met les républicains au pied du mur, les forçant à se positionner sur une réforme que le Sénat avait approuvée dans un esprit bipartisan, mais que les républicains de la Chambre des représentants, majoritaires, avaient rejetée. Barack Obama espère ressortir comme le président qui aura réparé un système d’immigration cassé. Il rappelle que les immigrés sont la fabric de l’Amérique, son ADN.

Barack Obama a longtemps évité de trop vanter l’embellie de l’économie, sachant que les salaires stagnent outre-Atlantique. Aujourd’hui, il claironne, rappelant que l’Amérique a créé 6,7 millions d’emplois depuis qu’il occupe la présidence, bien plus que les 3,1 millions créés sous George W. Bush. Sous sa présidence, le taux de chômage a chuté de 10% à 5,6%. C’est mieux que ce que promettait le candidat républicain Mitt Romney. En décembre, la croissance du PIB a atteint 5%. L’économie est, en ce sens, un bon indicateur de la conception erronée qu’on peut avoir du pouvoir réel du président des Etats-Unis. On tend à surévaluer le rôle de la Maison-Blanche et à sous-estimer l’impact des cycles économiques. La présidence Clinton en est un bon exemple. L’administration Obama a certes joué un rôle majeur dans l’adoption d’un ambitieux plan de relance et le sauvetage de l’industrie automobile. Mais on ne peut lui attribuer la révolution énergétique des gaz et pétrole de schiste.

Au plan externe, l’Irak et la Syrie constituent un vrai casse-tête en dépit d’un millier de frappes aériennes menées par les forces de la coalition constituées par Washington. Face à l’emprise du groupe de l’Etat islamique sur la région et face aux menaces terroristes qui se font jour au lendemain des attentats de Paris, il est de bon ton d’expliquer ces tragédies par le refus de Barack Obama de bombarder la Syrie ou d’armer lesdits rebelles syriens modérés à partir de 2012. La stratégie actuelle de la Maison-Blanche – frappes aériennes et tentatives de renforcement des forces irakiennes – soulève néanmoins de nombreuses questions. Mais elle repose sur une logique sensée: impliquer les acteurs locaux.

Comme l’explique le journaliste Fareed Zakaria, une étude menée par les chercheurs Robert Pape et James Feldman sur les attentats suicides perpétrés entre 1980 et 2009 montre que, dans la majorité des cas, ces actions étaient motivées par les interventions militaires américaines au Moyen-Orient et non pas par une idéologie religieuse. Bombarder la Syrie en 2013 n’aurait pas changé la donne. L’opération d’évacuation de 1200 tonnes d’armes chimiques de Syrie sous l’égide de Moscou et de Washington a au moins eu un mérite. Elle a permis d’empêcher des djihadistes de mettre la main sur ces armes de destruction massive. Ce qui est aussi vrai, c’est que Barack Obama a voulu trop vite solder la présence américaine en Irak et en Afghanistan. La forte instabilité qui caractérise les deux pays a rattrapé la Maison-Blanche, contrainte d’envoyer ou de maintenir des troupes sur place.

Le cas de l’Ukraine est aussi éclairant. Président, à l’époque, de la Commission du renseignement de la Chambre des représentants, le républicain Mike Rogers déclarait sur Fox News au moment de l’annexion de la Crimée par Moscou: «Je crois que Vladimir Poutine joue aux échecs et je crois que nous jouons aux billes.» Ces propos résonnaient d’autant plus que la popularité du maître du Kremlin atteignait à ce moment 80%, alors que celle de son homologue américain était médiocre, à peine au-dessus de 40%. La faiblesse supposée de Barack Obama repose sur deux paramètres: il a longtemps refusé d’armer davantage l’Ukraine de peur d’exacerber les tensions. Il a laissé ouverte la porte à une solution diplomatique tout en mettant en place, avec les Européens, un dur régime de sanctions contre Moscou. Même si on peut juger déplorable l’avancée de l’OTAN aux frontières russes entamée sous Bill Clinton, le président Obama a misé sur une stratégie à long terme, moins spectaculaire et moins populaire. Aujourd’hui toutefois, l’aventurisme du Kremlin a un prix. L’économie russe et le rouble sont en chute libre. Barack Obama marque une rupture d’avec l’ère Bush. La guerre rebute le démocrate qui aimerait pouvoir concentrer sa politique étrangère sur le développement de l’économie américaine. Par le biais du pivot vers l’Asie, encore non concrétisé, et par des accords de libre-échange avec l’Asie et l’Europe.

Dans un autre registre, l’administration de Barack Obama tranche avec celle de George W. Bush ou de Bill Clinton: elle juge prioritaire la lutte contre le réchauffement climatique. Le président démocrate a conclu un accord «historique» sur le climat avec la Chine. Tout reste à faire jusqu’à la conférence de Paris en décembre, mais les deux grandes puissances, les deux plus grands pollueurs de la planète, émettent un message fort en promettant de réduire de façon substantielle leurs émissions de CO2.

Barack Obama 2015 est-il dès lors différent de celui qui fut le premier Afro-Américain à accéder à la Maison-Blanche en janvier 2009? Quelques exemples montrent qu’il y a continuité. L’annonce d’un accord entre Washington et La Havane pour normaliser les relations entre les deux ennemis a surpris tout le monde. Or, dès son arrivée à la Maison-Blanche, le démocrate a rapidement mis en œuvre une politique des petits pas pour améliorer les flux d’argent et de voyageurs entre Cuba et l’Amérique. Il a attendu 2014 pour investir un capital politique plus important dans le dossier. Le schéma se répète avec l’Iran et son programme nucléaire.

Deux gros points noirs figurent dans le bilan provisoire de l’administration Obama. Si le président démocrate a traîné avant d’autoriser la publication d’un rapport du Sénat sur la torture pratiquée par la CIA sous les années Bush, il refuse de mener l’entreprise jusqu’au bout en portant les responsables de ce triste chapitre de l’Amérique devant la justice. Par un pragmatisme excessif qui confine à la pusillanimité, il omet de faire un travail de mémoire essentiel. Le risque? Qu’un président moins sourcilleux, quand il s’agit des principes fondant la démocratie américaine, autorise à nouveau la torture. Enfin, l’administration Obama fonctionne en cercle fermé. Barack Obama se contente d’une poignée de conseillers proches. Dans un monde aussi complexe, c’est dangereux. «L’oubli» d’envoyer un responsable américain de haut rang à la marche contre le terrorisme de Paris en est peut-être l’une des illustrations les plus criantes.

Pour défendre ses réformes et ses projets, la Maison-Blanche promet d’utiliser son veto sans réserve

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