Égypte

Au Sinaï, la fulgurante ascension des djihadistes

L’armée égyptienne n’ose plus s’aventurer dans certaines régions de la péninsule du Sinaï frontalière avec Israël. Le groupe Ansar Beit al-Maqdis, qui s’est rallié à l’Etat islamique, fait régner la terreur

Au Sinaï, la fulgurante ascension des djihadistes

Egypte L’armée égyptienne n’ose plus s’aventurer dans certaines régions de la péninsule frontalière avec Israël

Il s’en souvient dans le moindre détail: de jeunes hommes masqués de noir, des uniformes aussi sombres que la nuit, des kalachnikovs en bandoulière. «C’était il y a deux mois, sur une route qui menait d’Al-Arich à Cheikh Zoued.

»En brandissant leur drapeau noir frappé du nom d’Allah, ils m’ont ordonné d’arrêter la voiture pour la fouiller. Ils m’ont finalement laissé repartir», murmure Moneim (un nom d’emprunt) à la table de ce café cairote.

De passage dans la capitale égyptienne, ce commerçant du Nord-Sinaï avoue qu’il a eu «chaud». «Quelques jours plus tard, poursuit-il, un employé du gouvernorat local a été assassiné d’une balle dans la tête sur cette route où l’armée n’ose plus s’aventurer.» La mort du fonctionnaire s’ajoute à la longue liste des victimes d’Ansar Beit al-Maqdis, ce groupe terroriste qui cherche à ébranler le pouvoir égyptien dans cette zone frontalière d’Israël et qui, depuis novembre dernier, se présente comme une franchise de l’Etat islamique.

De retour de Syrie

Jeudi dernier, ses combattants ont mené un nouvel assaut, cette fois-ci contre des installations de la police et de l’armée à Al-Arich, le chef-lieu du nord de la péninsule du Sinaï. Bilan: 30 morts, majoritairement des soldats, et des dizaines de blessés. Fin octobre, 30 militaires avaient déjà péri dans un autre attentat sophistiqué contre un de leurs campements proche d’Al-Arich. Cette attaque, la plus meurtrière depuis des années, avait alors débouché sur l’annonce de la création d’une zone tampon le long de la frontière avec la bande de Gaza pour «éliminer les terroristes» et boucher les tunnels clandestins.

A ce jour, des centaines de maisons ont été détruites et des milliers d’habitants expulsés. Depuis le mois d’octobre, l’armée égyptienne a également renforcé ses raids aériens contre les combattants. Dans cette zone particulièrement volatile, la téléphonie mobile et Internet ne fonctionnent plus que quelques heures par jour. Un couvre-feu drastique vient même d’être prolongé de trois mois.

Mais ces opérations musclées n’ont qu’un impact limité sur les djihadistes. De l’avis des experts, le carnage de jeudi dernier signale, a contrario, une professionnalisation d’Ansar Beit al-Maqdis: des attaques coordonnées, organisées en chaîne, et parfaitement planifiées. Elles coïncident avec le retour de Syrie d’ex-combattants égyptiens partis faire la guerre contre Bachar el-Assad, et l’allégeance de ce groupe à Daech, qui étend progressivement sa toile au-delà de l’Irak et de la Syrie. Quant à l’approvisionnement en armes, potentiellement limité par la fermeture des tunnels, il profite du chaos libyen et du trafic à la frontière. Les djihadistes se servent également en pièces d’artillerie (mortiers, lance-grenades, kalachnikovs) de l’armée régulière, une fois leurs attaques menées.

Politique de terreur

«Ansar Beit al-Maqdis a gagné en expérience. On est loin des attaques plus artisanales et de moindre ampleur d’il y a quatre ans», observait récemment le chercheur Ismaïl Eskandarni, spécialiste du Sinaï, une zone longtemps négligée par le pouvoir central. Créés en mars 2011, pendant le chaos post-révolutionnaire de l’après-Moubarak, les «partisans de Jérusalem» (traduction littérale d’Ansar Beit al-Maqdis) ont d’abord concentré leurs attaques contre Israël. Parmi eux, d’anciens Bédouins victimes de la féroce campagne de ratissage qui suivit les attentats de Taba, en 2004. Mais depuis la destitution, en juillet 2013, du président islamiste Mohamed Morsi par l’armée, les djihadistes du Sinaï ont fait de la lutte contre les forces de l’ordre leur objectif privilégié. Dans leurs communiqués, diffusés sur les réseaux sociaux, ils disent agir en représailles à la sanglante répression menée contre les Frères musulmans.

A ces attaques ciblées se greffent deux autres tendances qui rappellent les méthodes de Daech: une politique de terreur auprès des populations locales et une volonté de conquête du territoire. Début janvier, les corps décapités de deux Bédouins, accusés de collaboration avec l’armée, ont ainsi été retrouvés dans le Nord-Sinaï. En octobre, Ansar Beit al-Maqdis avait déjà revendiqué la décapitation de trois hommes dans une mise en scène macabre filmée puis diffusée sur YouTube. Les accusés y avouaient sous la contrainte être des espions d’Israël, avant d’être exécutés. Un quatrième, présenté comme «informateur» de l’armée, était ensuite criblé de balles sous l’œil de la caméra.

Invisibles à Rafah et Al-Arich, les djihadistes seraient, en revanche, très présents dans la zone de Cheikh Zoued, majoritairement désertée par l’armée. «Sur de nombreuses routes, ce sont eux qui font la loi. Ils ont leurs propres checkpoints. Quand ils circulent, on les reconnaît à leurs 4x4 gris. Dans certains villages, on les voit même distribuer des tracts de propagande, frappés du logo d’Ansar Beit al-Maqdis, sur lesquels on peut lire: «Les fils d’Egypte ont détruit vos maisons. Qu’attendez-vous pour réagir?», raconte le journaliste Ahmad Abu Draa, natif du Nord-Sinaï, et l’un des rares reporters à travailler dans cette péninsule interdite aux médias étrangers.

D’après lui, la création d’une zone tampon à la frontière avec Gaza ne fait que «mettre de l’huile sur le feu». «De nombreux habitants ont dû évacuer leur maison en 48 heures. Ils l’ont vécu comme une punition collective», poursuit-il. Les photos qui défilent sur l’écran de son portable rappellent le pire des théâtres de guerre: des maisons écrasées comme des millefeuilles, des rues transformées en garde-meubles, des femmes en larmes. «Aujourd’hui, les habitants du Sinaï sont pris entre deux feux. S’ils collaborent avec l’armée, ils seront tués par les militants. S’ils se taisent, leurs habitations seront détruites», dit-il.

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