Défense

Comment Israël livre des armes à ses ennemis

Mi-janvier, un Israélien était retrouvé mort en Arabie saoudite. Une affaire qui lève le voile sur les livraisons d’équipements militaires israéliens au royaume wahhabite et aux Emirats, pourtant officiellement en guerre avec l’Etat hébreu. Un commerce qui a des ramifications en Suisse

Quand Israël livre des armes à ses ennemis

Défense La mort d’un Israélien en Arabie saoudite lève le voile sur un discret commerce

Ramifications en Suisse

Comment l’Israélien Christopher Cramer est-il décédé? «Suicide par défenestration», affirme la police de Tabouk, en Arabie saoudite, où le corps de ce technicien en armement âgé de 51 ans a été retrouvé. «Assassinat», répondent les proches et les collègues du disparu, selon lesquels la victime n’avait aucune raison de se jeter du troisième étage de l’hôtel Sahara Marakim où il résidait depuis le 8 janvier dans le cadre d’une mission. Pour conforter ses dires, la famille montre un SMS envoyé par Cramer le 15 janvier au soir, quelques heures avant sa mort. «Quelque chose risque de m’arriver ce soir», écrit-il.

Quant à l’avocat du disparu, il confirme que son client a tenté de le joindre par téléphone à au moins trois reprises mais que les deux hommes n’ont pas réussi à se parler en raison de l’heure tardive.

A priori, personne n’aurait jamais dû entendre parler de Christopher Cramer. Employé depuis douze ans par Kollsman Inc., une entreprise basée dans le New Hampshire, il se trouvait en Arabie saoudite pour participer à la démonstration d’un système électro-optique améliorant les performances du missile antichar TOW. Or, la séance a mal tourné et le matériel vendu par Kollsman Inc. à la société saoudienne Global Defense System n’a pas fonctionné.

Au-delà de l’étrange disparition du technicien, l’important dans cette affaire n’est pas l’échec du test demandé par les Saoudiens mais la qualité de son employeur, puisque Kollsman Inc. est une filiale d’Elbit America, elle-même contrôlée par Elbit Systems, l’une des figures de proue de l’industrie militaire… israélienne.

Cette mort mystérieuse confirme les rumeurs circulant de longue date et selon lesquelles l’Etat hébreu vend des armes au royaume wahhabite par le biais de ses filiales à l’étranger. Cela alors que les deux pays sont toujours techniquement en état de guerre et que l’Arabie saoudite participe – officiellement du moins – au boycott de l’«entité sioniste» tout en versant des larmes de crocodile sur les «massacres perpétrés par Israël dans la bande de Gaza».

A Jérusalem, le Ministère de la défense ne publie aucun chiffre relatif aux exportations d’armement. La liste des pays de destination est également gardée secrète. Mais l’on sait qu’elle comporte 130 noms, soit beaucoup plus que le nombre de capitales avec lesquelles l’Etat hébreu entretient des relations diplomatiques.

Ces dernières années, les entreprises d’armement israéliennes ont en tout cas développé leurs activités dans de nombreux pays de la région et, puisqu’il faut maintenir le contact, leurs représentants se rendent régulièrement dans les Emirats en transitant par la Jordanie, la Turquie ainsi que par Chypre.

Pour plus de discrétion et lorsque les contrats à signer en valent la peine, certains businessmen israéliens se déplacent grâce à la «ligne fantôme», comme ils l’appellent. Une liaison aérienne privée entre Tel-Aviv et Abu Dhabi opérée par Privatair. Officiellement, l’avion affrété par cette compagnie basée à Genève est censé se rendre à Amman mais, en réalité, il poursuit sa route vers les Emirats arabes unis. Jusqu’à deux fois par semaine. «En offrant un service VIP à bord», affirme un passager qui a effectué une navette dans le courant de l’automne 2014.

La loi israélienne interdit aux ressortissants de l’Etat hébreu de se rendre dans les pays avec lesquels il est en guerre. Elle prévoit également des peines pour ceux qui y mèneraient des tractations commerciales. Mais en Israël comme partout ailleurs au Proche-Orient, tout est négociable. Il suffit d’avoir les bonnes connexions pour obtenir l’accord de la commission ad hoc, du Shabak (la Sûreté générale), voire du gouvernement lorsque les contrats sont importants.

«Depuis les attentats du 11-Septembre, tout ce qui touche à la sécurité et à l’antiterrorisme a le vent en poupe. D’autant que nos consultants jouissent dans les pays arabes d’une réputation de compétence et d’invincibilité», lâche un consultant basé au nord de Tel-Aviv.

Au début des années 2000, l’homme d’affaires israélien Mati Kochavi, dont la société AGT est basée en Suisse, a ainsi remporté un marché de 800 millions de dollars pour la fourniture de matériel sécurisant les infrastructures stratégiques des Emirats. STG, une autre firme contrôlée par lui, a également fourni des technologies de surveillance aéroportuaire.

Ami de Bill Clinton, vivant aux Etats-Unis, Mati Kochavi emploie de nombreux retraités de l’armée de l’Etat hébreu, du Shabak, du Mossad et de l’Aman, les renseignements militaires. Mais il n’est pas le seul puisque des dizaines d’entreprises israéliennes dirigées par des retraités des services spéciaux ou par d’anciens généraux tels l’ex-conseiller à la sécurité nationale Giora Eiland ou l’ex-major général Doron Almog – deux figures de la répression de la deuxième Intifada – chassent désormais le contrat dans les pays arabes.

Certes, ces relations commerciales secrètes entre Israël et les pays arabes sont instables. Elles varient d’une semaine à l’autre, en fonction des tensions dans la région. Avec le Qatar, par exemple, elles se sont fortement dégradées lorsque cet émirat a accordé l’asile à Khaled Mechaal, chef de la branche politique du Hamas. Mais les débouchés ne manquent pas. Parmi ces nouveaux marchés, ceux de la région autonome kurde du nord de l’Irak où les «conseillers» israéliens sont très présents.

Pour former les combattants kurdes? Pas seulement. Vers 2003-2004, l’ancien directeur général du Mossad et ex-député travailliste Danny Yatom s’est par exemple associé à Shlomi M., un ancien de l’unité antiterroriste de la police, pour participer à la sécurité de l’aéroport d’Erbil alors en construction. Kodo, leur société, a cependant interrompu ses activités en 2006. «Parce qu’ils ne s’entendaient plus et parce que la police israélienne s’intéressait de trop près à leurs affaires», affirme un ex-employé, selon lequel les «conseillers» alors recrutés par Danny Yatom étaient à peu près tous issus du Mossad.

Depuis lors, de nouveaux «consultants» ont été engagés par d’autres entreprises israéliennes dans le cadre de nouveaux contrats. Ces anciens des unités spéciales de l’armée participent – en se faisant appeler par des prénoms américains – à la formation du personnel chargé de protéger les installations pétrolières. Ils n’ont pas eu beaucoup de mal à trouver ce travail puisque les journaux israéliens publient quotidiennement leur lot de petites annonces explicites.

En Israël, comme partout au Proche-Orient, tout est négociable. Il suffit d’avoir les connexions

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