Géopolitique

La Russie accroît sa présence en Méditerranée

Moscou a obtenu de pouvoir ravitailler ses navires de guerre à Chypre. Un marché qui irrite autant les Etats-Unis que la Turquie

La Russie accroît sa présence en Méditerranée

Géopolitique Moscou a obtenu de pouvoir ravitailler ses navires de guerre à Chypre

Un marché qui irrite les Etats-Unis

La Russie s’apprête à renforcer sa présence militaire en Méditerranée orientale. Le président Vladimir Poutine et son homologue chypriote Nikos Anastasiadis ont conclu mercredi à Moscou un accord qui autorise les navires de guerre russes à se ravitailler dans les ports chypriotes, au premier rang desquels figure celui de Limassol. L’arrangement vise officiellement à soutenir le Kremlin dans sa lutte contre le terrorisme et la piraterie. Il lui permet, de fait, de servir ses ambitions stratégiques.

L’intérêt de la Russie pour la Méditerranée n’est pas nouveau. Les tsars ont très tôt rêvé de relier leur pays de frimas aux «mers libres de glace». Un objectif qu’a fini par atteindre Catherine II au XVIIIe siècle, en fondant le port de Sébastopol, en Crimée. Ses successeurs se sont évertués depuis à neutraliser les détroits turcs pour permettre à leurs navires de s’extraire de la mer Noire et de s’élancer sur les océans du globe.

L’Union soviétique a poursuivi cette politique avec ardeur. Dans les années 1980, elle a profité de ses bonnes relations avec le régime de Damas pour convertir la ville syrienne de Tartous en principal port d’attache de sa 5e escadre et tenter ainsi de pérenniser sa présence dans la région. Son effondrement a provoqué le reflux accéléré de la marine russe la décennie suivante, jusqu’à ce que Vladimir Poutine tente, dans ce domaine comme dans d’autres, d’inverser le mouvement.

Les autorités russes s’attendaient il y a encore peu de temps à perdre la jouissance du port de Sébastopol, conformément aux accords conclus entre leur pays et l’Ukraine après l’éclatement de l’Union soviétique. Elles ont projeté par conséquent de transférer à Tartous une partie de leur flotte de la mer Noire. Mais deux événements majeurs sont venus bouleverser leurs plans. La crise ukrainienne a donné au Kremlin l’occasion de conserver Sébastopol et la guerre civile syrienne a rendu soudainement incertain l’usage du port de Tartous.

Le régime de Damas paraît moins près de tomber qu’il y a deux ans. Il n’empêche que l’alerte a été chaude pour les autorités russes, qui ont entrepris de trouver un second point de ravitaillement pour leurs navires en Méditerranée orientale. Limassol, dans ce contexte, représente une bonne option.

«L’île de Chypre occupe une position exceptionnelle, observe Igor Delanoë, chercheur associé au Harvard Ukrainian Research Institute. Située entre les détroits turcs et le canal de Suez, elle peut servir d’avant-poste à la Russie pour intervenir dans cette zone hautement stratégique et instable qu’est le Moyen-Orient. Elle représente parallèlement une étape de choix vers les océans Atlantique et Indien, autrement dit vers l’«océan mondial» que vise également Moscou.»

«L’accord conclu mercredi ne prévoit pas de céder à la Russie une base navale comme Tartous, relativise Igor Delanoë. Il se contente de mettre à sa disposition des possibilités de ravitaillement en eau et en kérosène. Des facilités dont elle profite déjà d’ailleurs, comme d’autres pays, depuis quelques années. Cette étape n’est pas négligeable pour autant. En formalisant cette pratique, elle la rend aujourd’hui plus aisée.»

Le sujet est très sensible. Les grandes capitales occidentales considèrent avec méfiance toute avancée militaire russe dans le monde, surtout depuis l’éclatement de la crise ukrainienne. Or la République de Chypre, qui est membre de l’Union européenne et abrite une série de bases britanniques, leur est particulièrement chère. Surtout, la Turquie, qui occupe une partie de l’île depuis des décennies, est extrêmement sensible aux modifications du rapport de force dans la région. Or l’intrusion de Moscou en est une.

Conscient du danger, Vladimir Poutine a déclaré mercredi, sitôt l’accord signé, que «les relations amicales entre [la Russie et Chypre] ne vont à l’encontre de personne». Nikos Anastasiadis lui a fait écho jeudi en niant que l’arrangement constitue en quoi que ce soit une rupture.

«L’île peut servir d’avant-poste pour intervenir dans cette zone instable qu’est le Moyen-Orient»

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