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La jeunesse des Balkans de plus en plus tentée par le djihad

L’islam fortement sécularisé des Balkans est mis au défi des événements du Proche-Orient. La radicalisation tente une jeunesse économiquement laissée pour compte, et les volontaires du djihad sont sans cesse plus nombreux

La jeunesse des Balkans tentée par le djihad

Europe de l’Est Au moins 600 musulmans se battraient pour l’Etat islamique

Le chômage est une cause majeure

Le 11 février dernier, un faire-part de décès affiché dans les rues de Novi Pazar annonçait la mort d’Adib Podbićanin, alias Abu Safiya, l’un des chefs du petit groupe des salafistes locaux. Il aurait trouvé la mort près de Kobané, au nord de la Syrie. «Les radicaux ne sont pas plus nombreux qu’il y a quelques d’années, mais le climat a changé, le poids de la religion est toujours plus important», explique Sead Biberović, responsable de l’ONG Urban In. «Avec le chômage endémique qui touche la région, l’islam est souvent la seule porte de sortie à la misère sociale.» Une centaine de musulmans radicalisés seraient actifs dans cette ville du sud de la Serbie, dont 60% des 100 000 habitants ont moins de 40 ans, et la moitié sont au chômage.

Au moins 600 musulmans des Balkans se battraient dans les rangs de l’Etat islamique. Ils viennent du Sandjak de Novi Pazar, de Bosnie-Herzégovine, mais aussi d’Albanie, du Kosovo ou de Macédoine. Certains sont originaires des Balkans mais ont grandi en Suisse, en Allemagne ou en Autriche, où leurs parents avaient émigré. Mirsad Omerović, alias Abu Tejma, originaire du Sandjak, a été arrêté par la police autrichienne le 28 novembre dernier, avec douze autres personnes, sous l’accusation d’organiser des départs pour le djihad. Il prêchait dans la mosquée Altun-Alem de Vienne, considérée comme un centre des réseaux radicaux bal­kaniques.

Avant cela, il avait résidé à Gornja Maoca, un fief islamiste du nord de la Bosnie, où quelques dizaines de familles vivent en respectant strictement la charia. La police bosnienne effectue de temps à autre des raids dans le village, mais se contente le plus souvent de le surveiller à distance.

Gornja Maoca est une base, tandis que le recrutement, dans les Balkans comme en Europe occidentale, s’effectue aussi bien sur Internet qu’aux portes des mosquées ou encore par le travail social de terrain. La Bosnie-Herzégovine est (re) devenue une terre de mission. Durant la guerre (1992-1995), ce pays avait été l’une des premières destinations du nouveau djihad «mondialisé» qui a essaimé après la guerre d’Afghanistan, mais la «greffe» islamiste n’avait pas pris – la tradition de tolérance propre à l’islam balkanique aurait servi d’anticorps, et la Communauté islamique de Bosnie-Herzégovine demeure une institution respectée.

Comme l’explique le journaliste Esad Hećimović, «certains salafistes se sont engagés dans les structures de la Communauté islamique, essayant de conquérir des positions institutionnelles. D’autres se sont mis à l’écart, créant une société parallèle, où la pratique de l’islam rigoriste va de pair avec des formes d’entraide sociale et de solidarité, ce qui explique le succès du mouvement».

Ces dernières années, les deux figures les plus en vue de ces salafistes radicaux, Bilal Husein Bosnić et Nusret Imamović, réunissaient des centaines de fidèles dans toutes les grandes villes du pays, prêchant dans des salles louées pour l’occasion. Nusret Imamović résidait à Gornja Maoca, tandis que Bilal Bosnić habitait la région de Bihac. Ce dernier postait aussi des prêches sur YouTube, très regardés par les jeunes de la diaspora.

Les deux hommes ont été arrêtés en septembre dernier, dans le cadre de l’opération «Damas» lancée par la police fédérale bosnienne (SIPA), mais Gornja Maoca demeure un fief salafiste: début février, le drapeau noir de l’Etat islamique a été hissé durant quelques heures sur une maison du village, créant un certain émoi, car le lieu était supposé fidèle à Al-Qaida. Le propriétaire de la maison a affirmé que la bannière aurait été placée à son insu, par un voisin cherchant à lui nuire. Le fait est pourtant que la division entre Al-Qaida et l’Etat islamique semble déjà relever, du moins dans les Balkans, d’une casuistique dépassée.

La situation est encore plus alarmante dans le monde albanais – au Kosovo, en Albanie et en Macédoine – où les structures officielles des communautés islamiques sont beaucoup plus faibles et contestées qu’en Bosnie-Herzégovine. Au Kosovo, 135 personnes, dont des imams, font l’objet d’une enquête judiciaire pour terrorisme, et les combattants tombés en «martyrs» se comptent par dizaines. En Macédoine, une interminable crise économique se combine avec des tensions communautaires.

Longtemps considérés par les autorités religieuses locales comme une «minorité» inoffensive et tolérable, les salafistes ont pris le contrôle de plusieurs mosquées. En Albanie, le premier ministre socialiste Edi Rama ne cache pas son inquiétude. «Si une vague de nationalisme religieux se développait, qui revendiquerait non plus l’unification nationale albanaise mais un Etat albanais islamique, plus aucune frontière ne pourrait tenir dans la région.»

Le «garde-fou» d’une tradition particulière à «l’islam européen» des Balkans ne tient plus. «Autrefois, du temps du communisme, on écoutait l’imam du village», explique un journaliste macédonien. «Aujourd’hui, les jeunes regardent des prêches sur Internet.» Le défi est majeur car les communautés islamiques des Balkans occupent une position stratégique essentielle, servant de relais sur la route qui mène au Proche-Orient, tandis que les réseaux de la diaspora s’étendent partout en Europe.

Certains sont originaires des Balkans mais ont grandi en Suisse, en Allemagne ou en Autriche

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