Cosmos

Il y a 50 ans, le premier piéton de l’espace

Le 18 mars 1965, le cosmonaute soviétique Alexeï Leonov était le premier homme à faire une sortie et à flotter dans l’espace. Quatre ans après Gagarine, premier homme envoyé dans l’espace mais resté dans son vaisseau. Dix ans plus tard, en pleine Guerre froide, il accomplit une autre mission historique en serrant la main de l’astronaute américain Thomas Stafford lors du premier rendez-vous spatial entre les deux nations. Il s’est confié au «Temps»

La vie des cosmonautes ne tient parfois qu’à un fil. Un simple fil, tel un cordon ombilical, a sécurisé le cosmonaute soviétique Alexeï Leonov pendant la toute première sortie extravéhiculaire dans l’espace. Le 18 mars 1965, une première dans l’histoire de l’humanité, il flottait à 500 km au-dessus de la Terre, seul face à la profondeur béante du cosmos. Douze longues minutes durant lesquelles ce héros soviétique a dû désobéir au règlement pour sauver sa vie.

«Je ne ressentais aucune peur. Juste de la curiosité. Il paraît que les premiers mots que j’ai prononcés étaient: En effet, la Terre est ronde», raconte cet homme à l’allure de général, âgé aujourd’hui de 80 ans. Il pleut à verse sur la Cité des Etoiles et son centre de préparation des cosmonautes où il nous accueille. C’est ici que l’aventure a débuté pour Alexeï Leonov, jeune et téméraire pilote de l’armée sélectionné dans la première volée des cosmonautes en 1960. C’est ici que ses missions spatiales se termineront trente ans plus tard, quand il devra démissionner de son poste de directeur adjoint.

«Je voyais la mer Noire, plus loin la Roumanie, l’Italie... La Terre était un globe géant, les continents et les rivières étaient bien distincts...» Le regard d’Alexeï Leonov s’éclaircit à l’évocation de ses souvenirs. Lorsqu’il s’extirpe de son vaisseau spatial de la mission Voskhod 2, il commence par tourner, puis s’éloigne. Il peut admirer les illuminations de Rio de Janeiro et le filet scintillant dessiné par les autoroutes autour des villes. Il n’y a pas que la Terre qui captive son regard: le ciel regorge d’étoiles. «Le cosmos était très silencieux. J’entendais mon cœur battre et ma respiration, lourde, fatiguée.» Cette respiration – reprise comme illustration sonore par Stanley Kubrick dans « 2001, L’Odyssée de l’espace » – s’expliquait par les conditions extrêmes de son scaphandre qui ne laissait à disposition que 60 litres d’oxygène contre 300 qui sont la norme aujourd’hui. Mais il réservait aussi une autre surprise qui faillit coûter la vie au premier piéton de l’espace.

«A cause d’un problème inattendu de pression, la combinaison a commencé à se déformer, à se dilater. Mes mains sont sorties des gants et mes pieds des bottes comme si j’avais rétréci. Il n’y avait aucun mécanisme, comme c’est le cas aujourd’hui, pour ajuster le scaphandre. » Que faire? Agir, très vite. Il a encore cinq minutes avant de se retrouver dans l’ombre, la nuit complète, à moins 140 degrés. « Je devais pouvoir utiliser mes doigts pour revenir vers le vaisseau. J’ai entrevu une seule solution.» Sans consulter ses supérieurs, comme le protocole l’aurait voulu, il décide de faire baisser de moitié la pression dans le scaphandre, une manœuvre périlleuse. Première infraction grave. Lorsque la combinaison rétrécit enfin, il peut à nouveau se mouvoir. De retour au vaisseau, à l’entrée du sas, exténué, il n’a plus la force de rentrer les pieds en avant, selon la règle. Il pénètre dans la capsule spatiale la tête la première. Deuxième infraction.

De retour sur Terre, après les fanfares et les parades en son honneur, on lui demandera des explications. Alexeï Leonov semble revivre la scène. «Je leur ai dit: imaginez que je vous aie informé. Vous auriez constitué une commission pour en débattre. Cela aurait pris cinq minutes. Vous auriez ensuite dû choisir le président de la commission. Deux minutes de plus. Vous auriez encore discuté, puis voté pour prendre une décision. Et en fin de compte, vous m’auriez conseillé de faire chuter la pression dans le scaphandre... Mais je n’aurais plus été là pour le faire.» Son supérieur se fendra alors d’un large sourire: «Hm... Alexeï a raison!» Le cosmonaute sera non seulement pardonné, mais il gagnera en estime.

En 1973, on lui confie une seconde mission historique: réaliser la première rencontre spatiale entre des vaisseaux soviétique et américain, Soyouz-Apollo. Le projet, qui doit contribuer à la détente des relations internationales en pleine Guerre froide, semble insensé. «Les quatre personnes à l’origine de ce rendez-vous sont pour moi des citoyens de l’univers: le président Richard Nixon, le ministre Alexeï Kosigyn, le directeur de la NASA James Fletcher, et le physicien de notre centre cosmique Mstislav Keldych. Ils voulaient montrer au monde qu’au-delà des relations exécrables entre nos deux pays, il y avait autre chose de possible, à un plus haut niveau. Ils voulaient éloigner ainsi la menace d’une Troisième Guerre mondiale. Et nous, les cosmonautes, devions servir d’exemple, montrer qu’une collaboration paisible était possible.»

Le départ est programmé au 15 juillet 1975. Selon le scénario, la poignée de main historique entre Alexeï Leonov et le commandant de l’équipage américain, Tom Stafford, devait avoir lieu au-dessus de Moscou. Mais les aléas du cosmos vont modifier la donne. «Une désynchronisation a dû se produire quelque part. Je n’ai jamais compris comment. Mais on s’est finalement serré la main plus tôt que prévu, juste au-dessus de l’Elbe, là où les troupes russes et américaines s’étaient rencontrées en 1945. Tout un symbole. On ne l’avait pas prévu mais le résultat fut plus beau et plus intelligent que le scénario.»

Ce que le trublion Alexeï Leonov avait prévu, en revanche, c’était de dessiner des fausses étiquettes de vodka collées sur les tubes de nourriture remplis... de bortsch pour trinquer à cette collaboration scientifique. La blague fut appréciée des Américains.

La peinture est l’autre passion d’Alexeï Leonov. Inscrit à une Ecole des beaux-arts, il avait bifurqué, peu avant le début des cours et sur un coup de tête, vers une carrière de pilote. Mais il restera fidèle aux pinceaux, s’inspirant de ses vols dans l’espace pour reconstituer les couleurs du cosmos, différentes des terrestres. Ces couleurs spatiales le fascinent. Il invente des instruments pour les étudier et les identifier, faisant ses expériences durant ses heures de repos. « J’ai fait deux observations : quand on passe de la lumière à la pénombre, c’est du Rockwell Kent, les couleurs froides et épurées d’Alaska. Quand on quitte la nuit pour rejoindre le soleil, ce sont les coloris chauds de Nicholas Roerich.»

Il proposera par la suite un projet de globe terrestre avec ses véritables couleurs, telles qu’elles apparaissent depuis l’espace. Il a aussi développé sa méthode pour peindre un ciel étoilé. «Les amas stellaires sont tellement fascinants qu’il n’y a rien à inventer, il suffit de rester fidèle au paysage du ciel nocturne... comme ces aurores polaires, aux strates vert-bleu et rouge écarlate...» Trêve de nostalgie, le général reprend le dessus du peintre. Avant de se quitter, il évoque son entraînement pour une mission sur la Lune. Ce programme fut stoppé. Il n’a jamais réalisé cet autre pas légendaire. Alors il peint la présence humaine sur le satellite terrestre. Sa façon à lui de poursuivre son rêve de cosmos.

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