Ukraine

«Odessa est une Cocotte-Minute en ébullition»

Un an après l’incendie de la Maison des syndicats qui avait causé la mort de 48 pro-russes, la tension reste vive dans le port ukrainien entre pro-ukrainiens et pro-russes

Odessa, «une cocotte-minute en ébullition»

Ukraine Il y a un an, un incendie avait causé la mort de 48 pro-russes

La tension reste toujours vive dansle port ukrainien

La règle fixée par les autorités était claire: pas de slogan politique, pas de drapeaux. A la place, il n’y eut qu’un cri, repris en boucle par la petite foule réunie samedi dernier devant le bâtiment encore calciné de la Maison des syndicats d’Odessa: «Nous n’oublierons pas, nous ne pardonnerons pas.» Un cri, de la rancœur, et des larmes versées pour les 48 personnes mortes un an plus tôt, en majorité des activistes pro-russes brûlés dans l’incendie de l’édifice où ils s’étaient réfugiés après des heurts avec les pro-ukrainiens.

A l’époque, l’onde de choc avait largement dépassé les limites de la ville. La tragédie avait fait monter de plusieurs crans la tension dans l’est de l’Ukraine, où débutait le confit armé. Les images des corps carbonisés diffusées à la télévision avaient poussé des centaines de jeunes Russes à venir combattre dans le Donbass.

A Odessa, la plaie est encore béante. La foule réunie samedi n’est pas nombreuse – environ 3000 personnes, âgées. Malgré cela, des milliers de policiers et de voitures blindées ont été déployés en ville. «Le but est de nous effrayer, assure Janna, une militante pro-russe qui refuse de donner son nom. Depuis un an, nous sommes traités en terroristes, nous avons peur, alors que ceux qui ont perpétré ce massacre sont des héros.» Sur le toit de la Maison des syndicats, des silhouettes apparaissent. «Des snipers!», frémit la foule.

«Nous sommes encore une société post-traumatique. Et le niveau de haine et de méfiance continue à monter des deux côtés», reconnaît Zoïa Kazandji, conseillère du gouverneur de la région, qui, comme les autres officiels, a préféré ne pas se montrer au rassemblement.

Un seul activiste pro-ukrainien a été inquiété, et l’enquête judiciaire est opaque, ce qui renforce encore le climat de suspicion généralisée. Un «groupe du 2-Mai» s’est formé pour mener ses propres investigations, composé principalement de journalistes, mais aussi d’experts en chimie ou en balistique, de toutes opinions politiques. Leurs conclusions écartent l’hypothèse avancée par les médias russes du massacre délibéré. Elles révèlent un tragique enchaînement, dans lequel la violence des uns a répondu à la violence des autres jusqu’à l’échange de cocktails Molotov qui a provoqué l’incendie. Les travaux du groupe sont aussi sévères pour la police, qui n’a pas su ou pas voulu empêcher les affrontements. Comme dans l’est du pays, les forces de sécurité, démoralisées, désorganisées ou attendant simplement de voir vers où soufflerait le vent, sont restées en retrait.

«Le 2 mai, c’est notre victoire, clame Mark Gordienko, le chef de l’un des groupes «patriotiques» qui ont pris part aux affrontements. Une victoire sanglante, mais vitale. Sans elle, nous serions en guerre ici aussi, avec des milliers de morts, et pas seulement cinquante.» Ce 2 mai 2015, les pro-ukrainiens – simples citoyens ou miliciens en uniformes – tiennent aussi leur rassemblement pour rendre hommage à ceux tués, parfois par balles, quelques heures avant l’incendie, lors des heurts avec les pro-russes.

L’«Assemblée de sécurité citoyenne» de Mark Gordienko et les autres groupes d’autodéfense nés pendant Maïdan n’ont pas déposé les armes. Ils forment à Odessa comme un pouvoir parallèle, se méfiant presque autant des nouvelles autorités issues de Maïdan que des anciennes. A la légitimité des institutions, leurs membres opposent la légitimité populaire et celle acquise au combat. «La justice contre la loi», résume Mark Gordienko, 46 ans, sorte de «biker» érudit, qui dégaine aussi facilement son pistolet que le livre qu’il a écrit sur l’histoire d’Odessa.

Pour consolider la «victoire» du 2 mai, Mark Gordienko a été jusqu’à réunir les chefs des huit groupes criminels les plus influents de la ville. «Ils m’ont dit qu’ils ne voulaient pas du «monde russe» ici, et nous avons réfléchi à comment nous pouvions travailler ensemble pour la ville.» Les chefs d’entreprise ont suivi le même chemin, assure-t-il, et décidé de financer les groupes patriotiques. «Ces groupes ont joué un rôle essentiel, reconnaît Zoïa Kazandji. Mais depuis, ils se sont approprié la victoire et agissent hors de tout cadre légal.»

Chaque nuit, les hommes de Mark Gordienko organisent des patrouilles en ville, à bord de 4x4 parfois siglés «police». Au soir du 1er mai, pas de séparatiste en vue, seulement quelques bagarres auxquelles ils mettent vigoureusement fin. La patrouille interpelle aussi les organisateurs – peut-être les clients – d’un bonneteau improvisé, menottés en pleine rue avant d’être amenés à des policiers quelque peu perplexes.

Les pro-russes semblent bel et bien avoir déserté les rues d’Odessa, mais la situation est loin d’être apaisée. Depuis un an, une trentaine d’explosions ont eu lieu dans la ville. Le plus souvent des bombes artisanales de faible puissance, visant les locaux de groupes ou de personnalités pro-ukrainiens ainsi que des infrastructures publiques. Une soixantaine de personnes ont été arrêtées par les services de sécurité ukrainiens. Certaines seraient liées à des organisations russes, d’autres, des journalistes notamment, ont des profils de simples opposants.

«Odessa est comme une cocotte-minute en ébullition, assure Iouri Tkatchev, un journaliste considéré comme pro-russe et membre du groupe du 2-Mai. Les gens qui soutenaient les séparatistes étaient peut-être une minorité, et beaucoup ont changé d’opinion en voyant l’évolution de la situation dans l’Est, mais ils ne se sont pas évaporés. Et le pouvoir ne fait rien pour laisser s’échapper la pression.» Dans les rues, des affiches appellent à dénoncer les «séparatistes ordinaires». Toute contestation est vue au prisme du conflit, comme la manifestation, le 17 mars, contre l’augmentation des prix des transports, bloquée par la police et les groupes nationalistes.

Aux élections d’octobre, la participation a été la plus basse du pays. Odessa la cosmopolite s’est toujours vue comme une ville à part en Ukraine. Si le climat se dégrade, elle sera, de nouveau, l’une des premières à s’embraser.

Les groupes «patriotiques» (pro-ukrainiens) «agissent hors de tout cadre légal»

Publicité