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«L’action humanitaire cache une opération militaire»

La spécialiste du droit humanitaire Françoise Bouchet-Saulnier met en garde contre la confusion des genres. Les motivations de l’UE sont plus politiques qu’humanitaires

«L’action humanitaire cache une opération militaire»

Les représentants de l’Union européenne ont défendu lundi soir devant le Conseil de sécurité de l’ONU leur idée d’intervention militaire pour arraisonner les passeurs dans les eaux territoriales libyennes. Ce projet, qui est présenté comme une réponse à l’urgence humanitaire, pose des problèmes de droit et soulève des questions qui ne vont pas de soi, explique Françoise Bouchet-Saulnier, directrice juridique de Médecins sans frontières et auteure du Dictionnaire pratique du droit humanitaire.

Le Temps: Une intervention dansles eaux territoriales peut-elle être légale?

Françoise Bouchet-Saulnier: Elle pourrait si le Conseil de sécurité de l’ONU allait dans ce sens. Mais parler d’eaux territoriales uniquement me semble frauduleux. En fait, derrière cette précaution, se cache une opération militaire en Libye. Car, d’une part, les eaux territoriales libyennes, c’est la Libye; d’autre part, comment attaquer des bateaux sur lesquels s’entassent des réfugiés sans risquer la vie de ces derniers? Il faudra que les forces armées éventuellement déployées attendent que les embarcations des passeurs soient rentrées dans leurs ports pour intervenir.

Cela rappelle la précédente intervention militaire en Libye…

– Précisément. Sous couvert d’urgence humanitaire, un projet militaire et sécuritaire est proposé. Mais cette dangereuse confusion des genres pourrait à la fois nuire à l’efficacité humanitaire et manquer la cible des réseaux de passeurs. Je pense que la question est mal posée: il semble louable de lutter contre l’impunité des contrebandiers et des mafieux, cependant il ne faut pas se voiler la face, car les problèmes posés par l’afflux de réfugiés préexistent aux passeurs, ils perdureront après une opération militaire.

Pourtant, au large des côtes somaliennes, l’opération Atalante a obtenu de bons résultats…

– Avec Atalante, il s’agissait de protéger des bateaux contre les pirates somaliens. Le but était clair et les moyens en un sens adaptés. Dans le cas présent, il faut au contraire attaquer des navires qui ont des réfugiés à bord. Concrètement, cette campagne militaire contre les passeurs se traduira par un blocus des côtes libyennes. Présentée comme un moyen pour sécuriser la traversée des réfugiés et éviter les morts, elle empêchera les migrants de quitter les côtes libyennes, avec tous les dangers que cela représente pour eux.

Que veut l’Europe en plaidant pour une militarisation de la Méditerranée?

– Les bâtiments de guerre européens peuvent déjà arraisonner les passeurs dans les eaux internationales. Ils n’ont pas besoin de l’aval du Conseil de sécurité, à condition bien sûr de ne pas entrer en Libye. La demande d’une résolution a un but politique. Elle vise à vendre aux Etats et aux opinions la nécessité de partager la charge du fardeau. Ce que les Européens proposent en échange, c’est supposément d’agir sur les racines du mal, les passeurs, pour stopper l’afflux de clandestins. Mais ça ne marchera pas.

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