Europe

Le nombre de pauvres en Russie a explosé en une année

Sept millions de personnes indigentes de plus. La télévision d’Etat assure que la situation s’améliore

Le nombre de pauvres en Russie a explosé en une année

Europe Sept millions de personnes indigentes de plus. La télévision d’Etat assure que la situation s’améliore

La crise économique qui touche la Russie depuis la fin 2013 s’accélère et fait chuter le pouvoir d’achat des ménages. Les chiffres publiés jeudi par les statistiques officielles indiquent que 22,9 millions de Russes vivent dorénavant sous le seuil de pauvreté, soit une hausse de près de 44% par rapport à l’année dernière. En 2014, les statistiques comptabilisaient 15,9 millions d’individus (sur une population totale de 143 millions). Le seuil de pauvreté, qui est corrigé chaque trimestre par le gouvernement, est actuellement de 9662 roubles par mois, soit 165 francs. Aggravée par les sanctions occidentales, l’absence de réformes et des cours du pétrole nettement inférieurs à ceux des années précédentes, la crise semble s’installer pour longtemps. La contraction de l’économie cette année devrait atteindre 5%, selon la Banque mondiale, ce qui pourrait jeter 10 millions de Russes supplémentaires sous le seuil de pauvreté, selon les experts les plus pessimistes.

Jamais depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, il y a quinze ans, la montée de la pauvreté n’a été aussi forte. C’est un défi majeur pour un président qui a construit sa popularité autour de l’idée de stabilité et de croissance du niveau de vie. «Le nombre de gens vivant sous le seuil de pauvreté était de 42 millions de personnes [en 2000], alors qu’il est aujourd’hui presque trois fois moindre», a déclaré Vladimir Poutine dans un documentaire diffusé à la télévision d’Etat le mois dernier. Il a cité ce chiffre comme son principal accomplissement en tant que chef d’Etat.

Même si Moscou compte 12 000 sans-abri, la pauvreté reste peu visible aux visiteurs de la capitale. L’inégalité de niveau de vie entre Moscou, où est concentrée 10% de la population du pays, et les régions du Caucase, de la Volga et de l’Extrême-Orient est équivalent à celle qui existe entre les pays les plus riches et les plus pauvres du monde. Dans plusieurs régions, la crise entraîne de graves problèmes budgétaires alors que le centre fédéral leur délègue sans cesse davantage de charges. Plusieurs économistes ont tiré la sonnette d’alarme au début de l’année sur le risque de défaut de paiement de certaines régions, mais le Ministère des finances a démenti jeudi tout risque au moins jusqu’à la fin 2015.

«Très forte inégalité»

Pour Evgeni Gontmakher, vice-directeur de l’Institut de l’économie mondiale et des relations internationales, «il est possible que la crise provoque des mouvements sociaux et des troubles, mais uniquement localement. Pas à l’échelle du pays.» La population russe est souvent décrite comme très résistante face à l’adversité.

«Il faut prendre en compte la perception de la pauvreté par les gens eux-mêmes, poursuit l’économiste. Les Russes se sont habitués depuis vingt-cinq ans à une très forte inégalité des revenus et des niveaux de vie. Si on utilisait les méthodes européennes pour quantifier la pauvreté, on atteindrait un niveau deux fois et demi supérieur aux statistiques russes.»

Bien que la crise se traduise par une forte inflation des prix (16% en rythme annuel), du chômage et une baisse des revenus réels, la télévision d’Etat répète chaque jour que la situation s’améliore. Vladimir Poutine a déclaré le mois dernier que «le pic de la crise est derrière nous». «Il est clair que la crise s’aggrave, explique pourtant Evgeni Gontmakher. Mais la propagande fonctionne. Les gens sont satisfaits de l’annexion de la Crimée et du retour en force de la Russie dans l’arène internationale. Ces gains fonctionnent comme une compensation aux difficultés matérielles.»

C’est un cercle vicieux, car du coup le gouvernement n’est pas contraint à procéder aux réformes indispensables. «Pour lutter contre la pauvreté, il faut créer des emplois. Pour sortir de la crise, il faut réaliser des réformes profondes, ce que le gouvernement est très réticent à faire», se désole Evgeni Gontmakher.

La paupérisation de la société russe s’accompagne d’autres statistiques négatives. Le taux de mortalité a fait un bond de 3,7% entre janvier et avril 2015, d’après les statistiques officielles présentées mercredi au premier ministre Dmitri Medvedev. La récente – et brève – tendance vers une croissance naturelle de la population était la grande fierté de l’ancien président russe. La réaction immédiate du gouvernement a été de limoger 29 responsables territoriaux de la santé publique, comme si les régions étaient responsables de phénomènes aussi complexes que les tendances démographiques. Sur les vingt-cinq dernières années, la Russie a perdu 8 millions d’habitants.

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