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Ces courriels d’Hillary Clinton qui accablent l’action de Nicolas Sarkozy en Libye

Les intentions de la France en Libye auraient été bien au-delà de l’humanitaire

 

La France visait-elle vraiment à extraire les civils de Benghazi des griffes du dictateur Mouammar Kadhafi au printemps 2011? C’est le message qu’ont fait passer à l’époque le président français, Nicolas Sarkozy, et son conseiller improvisé, le philosophe Bernard-Henri Lévy, pour justifier une intervention de l’OTAN. Des courriels reçus par Hillary Clinton quand elle était encore secrétaire d’Etat américaine semblent raconter une autre histoire, à en croire le média en ligne de Washington Al-Monitor.

Les e-mails en question ont été publiés le 22 juin dernier par une commission ad hoc du Congrès enquêtant sur la tragédie de Benghazi du 11 septembre 2012 dans laquelle quatre Américains trouvèrent la mort à la suite d’une attaque de djihadistes. Provenant de Sidney Blumenthal, un ex-conseiller et ami des Clinton, ils contiennent des notes de renseignements rédigées, dit-il, par un ancien agent de la CIA, Tyler Drumheller.

Retour d’ascenseur

L’authenticité des notes que Le Temps a lues n’a pu être vérifiée. Mais celles-ci soulignent un contexte que la presse internationale avait déjà en partie mis en lumière. En plein Printemps arabe en 2011, la Libye du colonel Kadhafi et son pétrole devenaient l’enjeu de luttes économiques souterraines majeures.

Selon l’un de ces «mémos», daté du 22 mars 2011, des officiers de la DGSE, le renseignement français, ont eu des réunions secrètes avec le chef de file du Conseil national de transition libyen (CNT), Mustafa Abdul Jalil. Bernard-Henri Lévy le rencontra le 4 mars et téléphona à Nicolas Sarkozy, qui l’invita à l’Elysée afin de reconnaître le Conseil national en tant que gouvernement officiel libyen le 10 mars. Selon la note, «les officiers de la DGSE ont fourni de l’argent et des conseils pour aider à la formation du CNT. Ces officiers expliquaient à Jalil […] qu’ils parlaient sur ordre du président français, Nicolas Sarkozy, et qu’ils promettaient que, dès que le CNT serait en place, la France le reconnaîtrait comme nouveau gouvernement de Libye.»

La note relève que les officiers de la DGSE n’ont pas agi par pur altruisme. «Ils s’attendaient à ce que le nouveau gouvernement libyen favorise les entreprises et les intérêts nationaux français, en particulier en lien à l’industrie pétrolière.» Mustafa Abdul Jalil accepte l’offre. Dans ce contexte, le fait qu’un Mirage 2000 français ait bombardé le convoi où se trouvait Mouammar Kadhafi ne relève, dit-on, pas du hasard.

Dans une autre note datée du 5 mai 2011, il apparaît que la France a organisé des vols humanitaires vers Benghazi à partir du 13 avril 2011. Dans les Airbus, il n’y avait pas que des humanitaires, selon le document, mais aussi des responsables de Total, la major française du pétrole, de Vinci et d’EADS.

Présent sur place le 22 avril, Bernard-Henri Lévy n’a pas, selon la note, assisté à la signature proprement dite de contrats, mais il a clairement fait savoir aux responsables du CNT qu’ils «avaient une dette envers la France au vu de son soutien précoce et que Sarkozy avait besoin de quelque chose de tangible à présenter aux leaders politiques et économiques français». Enfin, selon une note de septembre 2011, Nicolas Sarkozy aurait exhorté les Libyens à réserver 35% de leur industrie pétrolière à des entreprises françaises, surtout Total.

L’affaire Hughes de Samie

La guerre économique autour de la Libye ne se limite pas à la France. Dans un courriel du même Sidney Blumenthal, une note laisse entendre que des officiers du MI6, le renseignement britannique, conservaient des canaux de communication avec le camp Kadhafi, en particulier le fils Saïf, au cas où la rébellion contre le régime libyen échoue. Le Daily Telegraph souligne toutefois que Londres n’était pas le seul à agir ainsi. La CIA avait aussi, selon le quotidien, gardé ses contacts avec le régime.

L’auteur des courriels envoyés à Hillary Clinton est entouré d’un halo de mystère. Sidney Blumenthal, qui n’avait aucune fonction au Département d’Etat, avait des intérêts en Libye. Il conseillait la société américaine Constallations Group avec deux associés dont Tyler Drum­heller, l’agent de la CIA et présumé auteur des notes envoyées à Hillary Clinton. Devant la commission du Congrès, Sidney Blumenthal a toutefois minimisé son rôle en Libye, relevant qu’il était avant tout de nature humanitaire et que le projet de construire des hôpitaux mobiles et des logements provisoires n’a jamais vu le jour.

Quant au rôle joué par la France de Sarkozy en Libye, il reste aussi flou que l’affaire Hughes de Samie. Comme le révèle une enquête de M, le magazine du Monde, cet ex-colonel de la Légion reconverti dans la vente d’armes et le renseignement a été mystérieusement abattu de six balles à son domicile à Tripoli en janvier 2012. Un travail de professionnel. Or les enquêteurs libyens arrêtent un suspect, un toxicomane de 28 ans, qui n’a même pas emporté la mallette de l’ex-colonel qui contenait beaucoup d’argent et cinq cartes de crédit. Pour l’épouse de la victime, cela ne fait aucun doute. Son mari a été victime d’un règlement de comptes «entre entreprises française et étrangère, peut-être même entre deux sociétés françaises».

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