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Jacques Delors appelle à poursuivre l’odyssée avec Athènes

L’ancien ministre français Jacques Delors, président de la Commission européenne de 1985 à 1994, exhorte Grecs et Européens à prendre leurs responsabilités

Les négociations entre la Grèce et l’UE ont généré depuis des semestres quantité de tensions et de défiance qui ont atteint un niveau critique depuis l’arrivée au pouvoir de Syriza et à l’approche du référendum du 5 juillet prochain. Ces négociations et ce référendum donnent lieu à des positionnements politiques et à des jeux tactiques compréhensibles si l’on se place dans la logique des acteurs concernés, mais qu’il leur est désormais essentiel de dépasser pour se hisser à la hauteur des enjeux, aussi bien pour la Grèce que pour l’Europe. Chaussons les bonnes lunettes pour dresser le bon diagnostic.

La Grèce est dans une situation dramatique, qui s’aggravera plus encore si elle était conduite à faire durablement défaut sur sa dette, voire à quitter la zone euro.

A cet égard, sortir de la crise actuelle suppose d’abord et avant tout qu’un changement de regard intervienne en Grèce: il requiert l’expression d’une volonté claire de rompre avec la Grèce des 40 dernières années, tout comme celle de résister à la tentation d’imputer l’essentiel des problèmes de la Grèce à des causes extérieures. Il requiert aussi que le gouvernement grec veule bien considérer que la légitimité démocratique dont il est porteur ne saurait par nature s’imposer à celles qu’incarnent pareillement ses homologues européens. C’est à cette double condition que les autorités grecques seront davantage en capacité de prendre des engagements crédibles et suivis d’effets, selon un programme établi en commun avec leurs partenaires. Nous comprenons l’impatience et les préoccupations de ces derniers, qui veulent rompre avec l’impression de déverser leur aide dans un tonneau des Danaïdes sans fond ni forme.

Le drame grec n’est pas et ne sera pas seulement national: il a et il aura des conséquences sur l’ensemble de l’Europe, dont la Grèce fait partie intégrante par son histoire, mais aussi par sa géographie.

Il ne s’agit donc pas de s’en tenir à mesurer les conséquences économiques et financières plus ou moins limitées d’une sortie de la Grèce de l’union monétaire: il s’agit d’appréhender l’évolution de la Grèce dans une perspective géopolitique, comme un problème européen, et qui le demeurera. Ce n’est pas seulement avec des microscopes du FMI qu’il faut regarder la Grèce, mais avec des jumelles onusiennes, c’est-à-dire comme un pays appartenant à des Balkans dont l’instabilité n’a guère besoin d’être encouragée en ces temps de guerre en Ukraine et en Syrie et de défi terroriste – sans oublier la crise migratoire.

Si l’on souhaite à tout prix s’en tenir à une vision financière, il est indispensable de souligner que la crise de liquidité actuelle de la Grèce est la conséquence d’une crise de solvabilité qui n’est elle-même que le symptôme de maux autrement plus profonds: ceux liés aux faiblesses d’une économie et d’un Etat qu’il s’agit de reconstruire dans toutes leurs composantes, sur la base de profondes réformes administratives, judiciaires, éducatives, fiscales, etc.

Il appartient à l’UE de prendre toute sa part dans cette reconstruction, en proposant à la Grèce un plan d’ensemble en trois volets. D’une part une aide financière raisonnable pour permettre à la Grèce de restaurer sa solvabilité à court terme. D’autre part une mobilisation des instruments de l’UE pour réanimer l’économie de la Grèce (fonds structurels et de cohésion, prêts de la BEI, contributions du plan Juncker, etc.), et donc favoriser son retour à la croissance, qui allégera de lui-même le ratio dette/PIB de ce pays. Enfin une mise à l’ordre du jour sans tarder l’examen du poids de la dette grecque et des dettes des autres «pays sous-programme» dans un cadre européen, dès lors que les engagements de réformes pris sont tenus. Seul un tel plan global semble de nature à ouvrir des perspectives d’espoir et de mobilisation pour le peuple grec et ses autorités, et donc à les engager dans l’effort de reconstruction dont ce pays a besoin, et dont l’UE bénéficiera.

C’est parce qu’Ulysse avait l’espoir de retrouver Ithaque et Pénélope qu’il a eu le courage et l’énergie d’endurer 10 ans d’épreuves, après celles de la guerre de Troie. C’est aussi parce que Grecs et Européens pourront regarder ensemble vers un avenir nécessairement commun et pressenti meilleur qu’ils trouveront les voies d’un compromis faisant honneur aux principes de coopération et de solidarité qui fondent la construction européenne.

* Président fondateur, Président d’honneur et Président de l’Institut Jacques Delors

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