Europe

La controverse sur les chiffres trompeurs de Frontex sur les migrants se poursuit

L'agence européenne de surveillance des frontières admet que beaucoup de réfugiés et migrants ont été comptés deux fois. Cela pourrait être une façon d'attirer l'attention sur le manque de moyens pour gérer la crise

Frontex, l’agence chargée de la surveillance des frontières extérieures de l’espace Schengen, crie-t-elle au loup lorsqu’elle fait le point chaque mois sur le nombre de réfugiés qui frappent à la porte de l’Europe? Interpellée il y a dix jours par Nando Sigona, professeur de sociologie à l’Université de Birmingham et expert sur les migrations, elle a admis que ses données ne correspondaient pas à la réalité. «Une même personne peut traverser les frontières extérieures européennes à plusieurs reprises.

Ce qui veut dire qu’un grand nombre de personnes ont été enregistrées une première fois en Grèce et le sont une nouvelle fois lorsqu’elles arrivent en Hongrie ou en Croatie», explique une porte-parole de Frontex au Temps. Le 19 octobre dernier, l’agence affirmait que l’Europe avait accueilli 710 000 réfugiés et migrants de janvier à août 2015.

«Surestimation grossière»

L’Organisation internationale des migrations (OIM), basée à Genève, qui étudie le flux migratoire en Europe, a comptabilisé 590 000 arrivées au cours de la même période. Son porte-parole Ryan Schroeder explique la différence. «Nos données concernent toutes les arrivées, par mer et terre, au premier centre d’accueil en Europe, dit-il. Nous ne prenons pas en compte les réfugiés ou migrants qui poursuivent leur route via les Balkans et qui entrent une nouvelle fois en territoire européen.»

«J’avais déjà remarqué que les chiffres publiés par Frontex étaient trompeurs, s’insurge Nando Sigona. Il n’y a sans doute pas de mauvaise intention. Mais l’agence renforcerait le trait pour attirer l’attention des Etats sur l’urgence de la crise. Il y va de son propre intérêt.» Le collectif européen Migreurop est plus véhément. «Une surestimation grossière sert les intérêts de Frontex», a expliqué Emmanuel Blanchard à l’AFP lundi. Plus elle comptabilise les passages, plus elle obtient des moyens et plus elle est crédible en tant qu’agence.»

Frontex n’a pas voulu entrer dans cette controverse. En revanche, son dernier communiqué de presse, datant du 20 octobre, montre clairement qu’elle se désespère du manque de moyens pour assumer ses responsabilités. Au début du mois, elle avait demandé aux Etats membres de Schengen de lui fournir une équipe de 775 gardes-frontières, devant être affectés d’urgence en Italie et en Grèce. Deux semaines plus tard, 19 pays n’ont mis à sa disposition que 291 personnes. «En termes d’heures de travail demandées, les réponses ne couvrent que 25% de nos besoins», a déploré Fabrice Leggeri, le directeur du Frontex.

«Frontières peu contrôlées»

Selon le professeur de sociologie Nando Sigona, le nombre d’entrées pourrait même être supérieur aux chiffres de Frontex. «De nombreux passages aux frontières sont peu contrôlés, dit-il. Mais ce qui importe, c’est que l’agence fournisse des chiffres crédibles afin que les décideurs puissent prendre les mesures adéquates.»

Yves Pascouau, chercheur au European Policy Centre à Bruxelles et spécialiste des questions migratoires, affirme qu’il n’utilise plus les données statistiques fournies par Frontex, l’OIM ou encore l’Eurostat. «Les organisations internationales devraient se concerter et adopter les mêmes critères», dit-il. Il fait remarquer que l’ampleur de la crise des réfugiés est un vrai défi pour l’Europe, mais qui est exploité à mauvais escient par des formations politiques nationalistes. Ces derniers mois, le flux migratoire a en effet influencé le scrutin dans plusieurs pays au profit des partis anti-immigrés.

Yves Pascouau va plus loin. «On nous bombarde de chiffres peu fiables, dit-il. Ce qui n’empêche pas de créer une dangereuse impression que le phénomène migratoire est devenu ingérable en Europe. Cela est totalement faux.»

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