Genève internationale

«Le discours anti-étranger me rappelle les années 1930»

Le Haut-commissaire aux droits de l'homme, Zeid Ra'ad Al Hussein, dénonce l'intolérance grandissante à l'égard des étrangers. Une attitude qui lui rappelle la fermeture à l'égard des réfugiés juifs avant la Seconde guerre mondiale

Depuis son entrée en fonction en septembre 2014, le Haut-commissaire aux droits de l’homme Ra’ad Al Hussein n’a pas été épargné. A peine installé dans le bureau du Palais Wilson qu’il devait couper dans les programmes pour faire face à la pire crise financière qu’ait connu l’organisation. Le Haut-commissariat est depuis secoué par l’affaire des abus sexuels en Centrafrique commis par des soldats français et qu’il est accusé d’avoir couvert. Le Jordanien a reçu mercredi Le Temps.


Le Temps: Avez-vous songé à démissionner?

Ra’ad Al Hussein: Comme au rugby, ce n’est que lorsqu’on encaisse la première charge qu’on entre réellement dans la partie. De la même manière, un avocat ou un universitaire ne deviennent des défenseurs des droits de l’homme qu’après les premières attaques et critiques des gouvernements. Je n’avais pas réalisé combien ma charge m’exposerait émotionnellement aux souffrances des victimes. J’en suis maintenant pleinement conscient et suis totalement engagé pour faire entendre la voix de celles et ceux qui sont discriminés.

N’avez-vous pas l’impression de crier dans le désert?

Bien sûr que cela m’arrive. Quand je rencontre des gens qui ont perdu leurs proches ou qui ont été torturés, je me demande souvent ce que je peux leur apporter. Nos appels font une différence. Le Haut-commissariat fait un travail incroyable mais la tâche est immense. Notre organisation devrait être six fois ou sept fois plus grande. Les droits de l’homme sont l’un des trois piliers des Nations unies mais seulement 3% du budget de l’ONU y est consacré.

Lesquelles de vos prises de position ont-elles changé le cours des événements?

Lorsque je me rends sur le terrain, je m’entretiens directement avec les responsables politiques. Vu les réactions que nous suscitons, nous voyons bien que nous provoquons le débat. Le Haut-commissariat enquête aussi sur les violations des droits de l’homme. En mars dernier, nous avons décidé de repousser la publication d’un rapport sur la guerre civile au Sri Lanka. Il y a eu des critiques. Mais c’était la bonne décision, car cela a permis d’engager un dialogue avec le nouveau gouvernement et le rapport a finalement été bien accueilli. J’espère que cela a jeté les bases d’un nouveau Sri Lanka. Un pays qui puisse examiner sereinement son passé et se considérer comme une seule nation.

Au contraire, quels sont les domaines sur lesquels vos prises de position n’ont pas influencé le cours des choses?

Les attaques contre la société civile sont l’une des évolutions les plus inquiétantes. De très nombreux gouvernements la considèrent avec suspicion, comme un agent de l’étranger ou de l’opposition. La société civile est au contraire la meilleure antidote contre l’extrémisme. Si elle ne peut pas réclamer de comptes aux autorités, les violations des droits de l’homme se généralisent et les sociétés régressent.

A quels gouvernements faites-vous référence?

Je ne vais pas commencer à les nommer, car la liste serait très longue. Le phénomène concerne toutes les régions du monde, de nombreux pays d’Asie, du Moyen-Orient, d’Afrique mais aussi d’Europe et des Amériques.

Vous revenez justement du Royaume-Uni, où vous avez suscité un tollé en comparant la réthorique contre les migrants, à propos desquels le premier ministre David Cameron avait parlé d’«essaim» à celle contre les juifs avant la Seconde guerre mondiale. Vous attendiez-vous à une telle polémique?

Oui et non. Je connais bien le Royaume-Uni pour y avoir étudié. Le pays est devenu plus intolérant envers les étrangers. Or la xénophobie ne fait aucune différence entre les réfugiés et les migrants. De même, les racistes n’ont que faire du nombre réel de personnes qui arrivent en Europe, un chiffre modeste en regard de la population du continent. Quel que soit leur statut, ces gens sont moins bien accueillis. C’est une tendance globale. Ici, au Haut-commissariat, nous répétons que chaque être humain a des droits. On ne peut pas défendre les droits des femmes, des homosexuels ou des enfants et, en même temps, ignorer ceux des migrants et oublier la convention sur les réfugiés de 1951. C’est un tout indissociable.

Pensez-vous vraiment que cette comparaison a fait avancer la cause des migrants et des réfugiés?

Je sais que cela énerve les dirigeants européens. Mais le fait est que le raisonnement des années 1930 est similaire à celui en vogue aujourd’hui. Il n’y a qu’à se pencher sur les comptes rendus de la conférence d’Evian de 1938 (durant laquelle les Etats-Unis, l’Angleterre, l’Australie ou la Suisse ont refusé de prendre des contingents de réfugiés juifs après l’annexion de l’Autriche par Adolf Hitler, ndlr). Les orateurs soulignaient qu’ils ne pouvaient pas accueillir les réfugiés juifs, car l’Europe sortait à peine de la Grande Dépression et que la barque était pleine. Les politiciens doivent réaliser que les mots ne sont pas anodins. J’ai entendu souvent, y compris ces derniers jours en Angleterre, que les leaders d’un pays sont tenus de suivre leur opinion publique. Cette attitude populiste est déconcertante. Je crois au contraire que les dirigeants doivent être des agents de changement et faire preuve de leadership.

Le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou vient aussi d’invoquer l’Holocauste, estimant que l’extermination des juifs avait été suggéré à Hitler par le grand mufti de Jérusalem en 1941. Qu’en pensez-vous?

Ces dernière années, j’ai lu tout ce que j’ai pu sur l’Holocauste, les principaux mémoires et les comptes rendus des jugements de Nuremberg. Je n’ai rien lu de tel. A mon sens, tout a commencé en 1933 au lendemain de l’arrivée au pouvoir des nazis, lorsqu’un procureur de Munich a voulu ouvrir une enquête sur la mort d’un détenu juif dans le camp de Dachau mais en a été empêché par le gouvernement. La trajectoire était ainsi déterminée, même s’il y a eu bien d’autres événements pour arriver à la conférence de Wannsee, lors de laquelle la solution finale a été décidée.

Etes-vous aussi inquiet de la victoire de l’UDC aux dernières élections fédérales en Suisse?

Nous devons entamer un dialogue avec tous les partis qui construisent leur plate-forme électorale sur la peur des étrangers. La migration se confond avec l’Histoire de l’humanité. Contrairement à ce que ces partis prétendent, ce n’est pas seulement une charge. La première génération des arrivants a certes besoin de s’acclimater mais ensuite ils contribuent positivement à leur pays d’accueil. Selon certaines études, 40% des directeurs des plus grandes entreprises sont d’origine étrangère. En Suisse, c’est le cas de la famille Hayek, du groupe Swatch, qui vient du Liban.

Même la Suède, qui s’était jusque-là montrée très généreuse, va serrer la vis pour freiner l’afflux de réfugiés.

Chaque Etat a le droit de restreindre l’accès à son territoire. Mais ils ont l’obligation de respecter les normes internationales en garantissant des conditions d’accueil dignes. Il faut absolument mieux traiter les migrants et les réfugiés. Les centres d’enregistrement ne doivent pas devenir des centres d’abus ou de détention de longue durée. Il est tout aussi inacceptable que des enfants y soient incarcérés. Je comprends très bien les craintes des citoyens dans les pays d’accueil. Mais, pour les responsables politiques, l’arrivée de réfugiés ne devrait pas être une surprise. La guerre en Syrie et en Irak fait rage depuis plusieurs années.

Au mois de septembre, vous avez réclamé en vain que le Conseil des droits de l’homme lance une enquête indépendante sur la guerre au Yémen, un autre conflit qui pourrait générer des réfugiés vers l’Europe. Comment jugez-vous les performances de cette enceinte?

Le Conseil des droits de l’homme fonctionne très bien. Il n’y a jamais eu autant d’investigations. Le gouvernement yéménite s’est engagé à créer sa propre commission d’enquête et je serai attentif à ce que cela soit le cas. Sinon, le Conseil des droits de l’homme devra réagir en revenant à cette idée d’enquête internationale.

Vous avez aussi entrepris de délocaliser une partie du personnel du Haut-commissariat dans des centres régionaux. Avez-vous eu le feu vert des pays pressentis pour accueillir ces bureaux, comme la Jordanie ou l’Ethiopie?

Les choses sont en bonne voie. Nous sommes déjà présents dans 66 pays et cette implantation sur le terrain qui sert aussi à offrir une coopération technique est un grand atout. Ceci dit, le siège du Haut-commissariat aux droits de l’homme restera à Genève.

Le secrétaire général des Nations unies Ban Ki-moon a lancé une enquête sur la gestion par le Haut-commissariat des abus sexuels en Centrafrique. Selon le résultat de cette procédure, seriez-vous prêts à réintégrer Anders Kompass, votre directeur des opérations, accusé d’avoir imprudemment transmis un rapport sur ces faits à la France?

Cette question dépasse le cas d’Anders Kompass ou le mien. Notre souci devrait être que les abus commis par des casques bleus et des forces internationales continuent. C’est une tâche sur la réputation de l’ONU, qui est censé protéger les plus vulnérables. Je me suis moi-même rendu dans le camp de déplacés de M’Poko, à Bangui, où ont eu lieu ces actes terribles, et je me suis excusé au nom de l’ONU. Dix ans après avoir rédigé toute une série de recommandations pour mettre fin à ces pratiques, les Etats, dont dépendent ces soldats, n’ont toujours pas pris les mesures nécessaires.

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