Humanitaire

Bombarder un hôpital devient une sale habitude

Ces dernières semaines, 14 hôpitaux ont été bombardés en Syrie, dénonce une organisation proche de l’opposition. Pourquoi ces attaques se généralisent aussi en Afghanistan et au Yémen?

Qui en a entendu parler? «Depuis un mois, 14 hôpitaux de fortune ont été bombardés dans le nord de la Syrie», fulmine Tawfik Chamaa. Ce médecin originaire d’Alep et installé de longue date à Genève est l’un des fondateurs de l’Union des organisations syriennes de secours médicaux (UOSSM), un réseau qui opère dans les zones échappant au régime de Damas.

Ces attaques sont passées totalement inaperçues, contrairement au bombardement d’un hôpital de Médecins sans frontières (MSF) le 3 octobre dernier à Kunduz en Afghanistan par les forces américaines ou celui attribué à la coalition arabe dirigée par l’Arabie saoudite sur un autre établissement de MSF à Haydan au Yémen, le 27 octobre.

En Syrie, dans les territoires contrôlés par les rebelles, l’emplacement des hôpitaux de fortune doit rester aussi discret que possible. «Ces structures de soins sont ouvertes à tout le monde. Il est facile de s’y glisser. Nous avons même trouvé des cartes magnétiques qui avaient été cachées pour transmettre les coordonnées géographiques aux avions de chasse», raconte Tawfik Chamaa.

Hôpitaux bombardés par les Russes?

Selon le médecin, les attaques contre les hôpitaux ont «quadruplé» depuis l’intervention russe: «Les gens sur place font clairement la différence entre les vieux jets de l’armée syrienne, qu’on entend venir de loin et des appareils plus silencieux qui lâchent des missiles perçant les couches de béton».

Cela fait belle lurette que les hôpitaux syriens ne sont plus un sanctuaire, comme le prévoient les Conventions de Genève. Dès le début du soulèvement en 2011, les blessés soupçonnés d’avoir participé aux manifestations ont été arrêtés dans leur lit. Les opposants ont donc évité les hôpitaux officiels pour se faire soigner clandestinement.

«Ces violations sont devenues tellement fréquentes qu’on risque de penser que bombarder délibérément des civils, viser des humanitaires et des soignants, des écoles, des hôpitaux ou des lieux de culte sont une conséquence inévitable de la guerre», s’est alarmé samedi le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon, dans un appel conjoint sans précédent avec le président du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) Peter Maurer.

De janvier 2012 à décembre 2014, le CICR a recensé 2398 actes de violence contre des structures médicales et du personnel soignant. Des incidents qui vont des bombardements aux menaces contre le personnel en passant par le blocage d’ambulances à des check points. L’étude a été menée dans onze pays, que le CICR refuse de nommer, conformément à sa politique de confidentialité

«La très grande majorité des cas concernent des établissements nationaux et des employés locaux. Ils sont beaucoup moins médiatisés que des attaques contre des organisations ou des ONG internationales», relève explique Irene Raciti, coordinatrice de cette campagne intitulée «Health Care in Danger». La plupart des attaques ont été menées par des forces gouvernementales, celles commises par des groupes armés sont presque aussi répandues.

Conférence cruciale à Genève

«Dans les guerres asymétriques d’aujourd’hui, le sentiment de réciprocité a été perdu, analyse Gilles Carbonnier, professeur à l’Institut des hautes études internationales et de développement. Lorsqu’on frappe depuis les airs, seuls quelques pilotes peuvent être capturés et risquent des représailles en raison de leurs bombardements indiscriminés. Mais c’est une stratégie à courte vue, comme le montre le traitement des otages américains en Syrie qui ont été habillés de combinaisons orange, comme à Guantanamo, avant d’être exécutés.»

Selon ce spécialiste, le respect du droit humanitaire international ne découle pas seulement d’une obligation morale. Les belligérants s’y conforment parce qu’ils y ont intérêt, pour que les blessés ou les prisonniers soient traités humainement par l’autre camp.

En décembre prochain, Genève accueillera tous les Etats parties aux Conventions de Genève ainsi que toutes les Croix-Rouge et Croissant-Rouge nationaux. «C’est une occasion à ne pas manquer réaffirmer les principes du droit international humanitaire», estime Gilles Carbonnnier. La Suisse militera aussi pour la création d’une nouvelle enceinte interétatique, qui se pencherait sur les violations des Conventions de Genève. Suffisant pour renverser les rapports de force sur le terrain?

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