Terrorisme

Pourquoi l'Etat islamique cible la France

Les attaques qui ont frappé Paris vendredi soir suivent de près les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher. Entre ces deux drames, d’autres tentatives ont échoué sur le territoire français. Pourquoi les djihadistes ont-ils fait de la France une cible privilégiée? Eléments de réponse

Pourquoi Paris, Pourquoi la France? Au lendemain des attaques qui ont frappé le coeur de la capitale, et dix mois après les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, la question est dans tous les esprits. Pourquoi le djihad a-t-il fait de l’Hexagone sa cible préférée? Parce que la France combat l’EI en Syrie? Parce qu’elle s’engage au Sahel? Parce qu’elle fournit beaucoup d’hommes au djihad? Ou simplement parce que la France incarne une certaine idée de l’occident, de la liberté et de la laïcité? Pour toutes ces raisons à la fois, certainement. Etat des lieux.

L’intervention en Irak et en Syrie

Le communiqué diffusé samedi sur Twitter par l’EI, revendiquant les attentats de la veille, est sans équivoque: «La France et ceux qui suivent sa voie doivent savoir qu’ils restent les principales cibles de l’Etat islamique et qu’ils continueront à sentir l’odeur de la mort pour avoir pris la tête de la croisade, […] s’être vantés de combattre l’islam en France et frapper les musulmans en terre du Califat avec leurs avions […]». L’engagement de la France dans la coalition internationale en Irak et en Syrie est explicitement invoqué par l’EI.

En cause, les forces de soutien aérien déployées en Irak dès septembre 2014 dans le cadre de l’opération Chammal, puis l’extension de l’action de la France contre l’EI en Syrie, dès septembre dernier, avec des premières frappes aériennes annoncées par l’Elysée le 27 septembre. «En adoptant une politique volontariste, en intervenant en Libye, en Irak ou en Syrie, la France a offert à l’EI un argument pour l’agresser», résume Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen. Argument renforcé par l’envoi annoncé, dès le 18 novembre, du porte-avions Charles de Gaulle dans le golfe arabo-persique.

L’engagement au Sahel

Si l’engagement français en Syrie et en Irak est accessoire – la France n’est à l’origine que de 4% des frappes de la coalition –, Paris est en pointe de la lutte contre le terrorisme islamique au Sahel. Dès le mois de janvier 2013 – «en ayant pris le soin d’avoir une légitimité internationale basée sur une résolution du Conseil de sécurité des Nations-Unies», souligne Hasni Abidi –, la France prend la tête de l’intervention militaire au Mali contre l’avancée des groupes armés islamistes. C’est l’opération Serval, suivie, dès le 1er août 2014, par l’opération Barkhane, dans toute la région du Sahel.

«L’intervention au Mali était quasiment préventive, analyse Hasni Abidi. C’était une guerre d’anticipation. Depuis, la France s’est assuré le soutien de pays importants comme l’Algérie, la Maroc et les pays africains en général. L’Etat islamique a perçu ces interventions comme directement dirigées contre lui.» Selon Jean-Paul Rouiller, spécialiste du djihadisme et ancien du renseignement de la Confédération, «la France est entrée au Sahel dans le club très fermé des Etats qui maîtrisent le nouveau cycle du renseignement. C’est-à-dire qui sont capables de frapper quelques heures seulement après la collecte d’informations, là où ce processus pouvait prendre des jours, voire des semaines quelques années plus tôt.» La France accroissant par-là son caractère de cible prioritaire.

La filière djihadiste française

Avec quelque 1700 djihadistes dans les rangs de l’EI, la France est le plus gros pourvoyeur européen de combattants en Syrie et en Irak. L’un des auteurs des attaques de vendredi, le Français Omar Mostefai, aurait séjourné en Syrie entre 2013 et 2014. Où il aurait pu côtoyer un autre Français, Mehdi Nemmouche, auteur de la tuerie du Musée juif de Bruxelles, en mai 2014. Auteur de l’attentat manqué du Thalys, en août dernier, Ayoub El Khazzani est lui aussi passé par les rangs de l’EI.

«Depuis 20 ans ou presque, il existe en France une superposition de réseaux et de cellules djihadistes, explique Jean-Paul Rouiller. Quasiment tous les foyers terroristes ont un élément d’ancrage français, de l’Etat islamique aujourd’hui au Groupe islamique armé dans les années 1980, en passant par Al-Qaïda. Certains de ces terroristes ou candidats terroristes sont morts, d’autres sont en prison, mais certains sont dehors. Et pour eux, la France est un milieu d’action favorable.

On sait depuis plusieurs années qu’il y a des foyers djihadistes en région parisienne, mais aussi à Toulouse, sur la Côte d’Azur ou dans la région d’Annecy.» Hasni Abidi abonde, n’hésitant pas à parler de «tradition terroriste en France». Jean-Paul Rouiller ne serait d’ailleurs «pas étonné» que l’on retrouve chez les auteurs des dernières attaques «un mélange d’anciens d’Al-Qaïda et de petits jeunes partis en Syrie». Pour lui, la combinaison de ce substrat, de l’engagement de la France dans plusieurs guerres et du fait qu’il est «beaucoup plus facile de rentrer en France qu’aux Etats-Unis» explique le ciblage de la France.

La radicalisation ignorée

«La France n’a pas traité le phénomène de la radicalisation», lâchait en substance samedi l’ancien juge antiterroriste Marc Trévidic sur le plateau de France 2. Selon un rapport du Centre national d’assistance et de prévention de la radicalisation, 4019 personnes étaient en voie de radicalisation en France entre avril 2014 et mail 2015.

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Déficit d’intégration, communautarisme ignoré, banlieues abandonnées par la République: de gauche à droite, les explications varient pour expliquer le phénomène qui gangrène l’islam de France. «La France a largement sous-estimé le danger que présentaient certains parcours individuels, quasiment psychiatriques, estime Hasni Abidi. Le pays pensait que son opposition à la guerre en Irak, en 2003, l’avait mis à l’abri. Et la seule réponse qu’il a su apporter, tardivement, était une approche sécuritaire, alors que les portes de l’intégration restent closes.»

«Les Territoires perdus de la République», ouvrage collectif paru en 2002, rassemblant des témoignages d’enseignants, ou le rapport de l’inspecteur général de l’Education nationale Jen-Pierre Obin, rendu en 2004, tiraient pourtant la sonnette d’alarme depuis longtemps sur la montée du radicalisme religieux. Mais, comme le résumait l’ancien haut fonctionnaire au Ministère de la défense et maître de conférences à Sciences Po, Pierre Conesa dans une interview à Marianne en janvier 2015, les autorités ont péché par «autocensure», la radicalisation restant «un sujet tabou».

Le symbole de la liberté, sanctuaire de la laïcité

Le communiqué de l’EI – dont il est impossible de confirmer qu’il a été validé par la hiérarchie de l’organisation – renseigne sur une autre motivation des auteurs des attaques de vendredi: l’EI a pris pour cible «la capitale des abominations et de la perversion […], le bataclan où étaient rassemblées des centaines d’idolâtres dans une fête de la perversité». Tous les ingrédients de la liberté d’expression, de la liberté tout court, sont ici identifiés par leurs ennemis.

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La France savait depuis Charlie Hebdo que son attachement à la liberté d’expression faisait d’elle une cible, elle comprend aujourd’hui que c’est tout un mode de vie qui est visé par les terroristes. Lesquels n’ont pas frappé par hasard des bars, des quartiers festifs et une clientèle insouciante. Il y a trois mois, un jeune Français arrêté à son retour de Syrie confiait au juge Trévidic que l’EI «lui avait demandé d’attaquer un concert de rock».

A lire le communiqué, l’EI visait aussi une France qui a «osé insulter notre Prophète». Les caricatures hier, donc, et surtout une certaine idée de la laïcité, consacrée par l’interdiction du voile à l’école et de la burqa ou même le mariage pour tous, adopté en 2013. «L’EI se veut le défenseur de la théologie et des musulmans brimés, conclut Hasni Abidi. Il cherche pour sa propagande des arguments religieux ou sociétaux. En France, il en a trouvé.»

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