Djihadisme

«Mon fils a rejoint l’État islamique. Mon devoir de mère est de ne pas l’abandonner»

L’an dernier, Véronique Roy a vu son cadet partir pour Raqqa, la capitale du «califat» autoproclamé. Elle dit la souffrance des mères de ces enfants perdus qui s’engagent sous la bannière de Daech. Et dénonce le rôle de l’islam des banlieues

Pas de numéro affiché. Aucune mention de lieu, ni d’indications susceptibles de localiser l’émetteur. Sur l’écran de son téléphone portable, Véronique Roy fait défiler les quelques mots reçus de Félix (prénom modifié) samedi dernier vers midi. Paris est alors en sang. L’horreur terroriste du Bataclan et des massacres aux terrasses de cafés hante la capitale française. Son mari, Thierry, s’est efforcé de la rassurer. Son fils aîné, Thomas, installé à Lausanne où il travaille, tente comme tout le monde d’épancher sa rage. Jusqu’à ces mots reçus avant le déjeuner, via une messagerie sur internet. «Coucou Maman, je suis vivant». Un message sobre pour dire à la fois «Allez-vous bien?» et garder le contact avec cette famille abandonnée un jour de septembre 2014 pour rejoindre le «califat» de l’État islamique (EI). L’échange s’engage par messagerie interposée, puis cesse aussitôt. Une référence au Coran clôt, pour Félix, ce bref signe de vie.

Véronique Roy nous fait face, quelques jours plus tard, dans un restaurant du quartier parisien où elle travaille, proche de l’opéra. Ironie de la vie, la couverture du magazine sur la santé pour lequel elle vend de la publicité montre l’animateur Michel Drucker, évoquant son désir «d’être médecin» avant d’embrasser une carrière cathodique. L’actualité médicale française, en ces jours de douleur post-attentats, n’a pourtant rien à voir avec le bien-être. Les témoignages des urgentistes, des hôpitaux débordés, des blessures de guerre causées par les balles et les bombes des assaillants rythment le quotidien. L’impensable bilan (130 morts et plus de 300 blessés depuis hier) repasse en boucle sur les TV.

Tenir, s'unir, résister à la honte

Comment parler, dans ces conditions, de cette autre blessure? Celle que le départ de Félix pour la Syrie a ouvert dans le cœur de cette mère voici plus d’un an, et que le temps, sans doute, ne cicatrisera jamais: «Il s’inquiète pour nous argumente cette mère propulsée sur le devant de la scène médiatique après avoir enregistré un clip anti-djihad, à l’initiative de parents comme elles, avec le soutien des pouvoirs publics. Notre rôle de parents est de tenir, de s’unir, de résister à la honte, aux tabous, de ne pas abandonner nos enfants en essayant de leur faire entendre raison. Je lance un appel à tous ceux dont les fils ou les filles sont partis: osez en parler, votre devoir est de continuer à leur parler!»

Je sais que je ne le reverrai peut-être jamais. Il a peur de la prison promise à ceux qui rentrent

Certains mots pèsent lourd dans une France traumatisée. Véronique le sait, mais ne veut pas renoncer à les employer. «Je ne me sens pas coupable explique-t-elle. Mon fils cherchait un sens à sa vie. Je le sentais rongé par une sorte de tristesse, une angoisse face à la société qu’il jugeait trop pressée, trop mercantile, trop immorale. L’islam radical s’est engouffré dans cette faille. Progressivement, il s’est mis à voir la main d’Allah derrière tout».

Retour en arrière. Félix, né en 1992, est sur les photos un beau garçon métis. Mère française, blonde et souriante, du genre charmant. Père d’origine haïtienne, commercial de profession et batteur dans un orchestre amateur. Son frère aîné, Thomas, trace droit sa route. Félix, qui se destine à devenir kinésithérapeute, étudie l’anatomie. La famille vit à Sevran, une ville de la banlieue nord de Paris, proche de Saint-Denis. Les deux garçons y ont grandi. La culture familiale est catholique, sans plus. Un itinéraire ordinaire qui dérape avec la conversion de ce cadet moins sûr de lui que son aîné. «D’abord les lectures, puis la fréquentation d’associations musulmanes de la ville, puis l’envie de tout quitter. Tout s’est enchaîné si vite. Tout devenait "péché". Nous discutions ouvertement de son désir d’apprendre l’arabe, et puis…», poursuit Véronique.

«Mon fils était pacifiste»

On ne perquisitionne pas les âmes. Ni les cœurs. Dans leur pavillon avec jardin, Véronique et son mari ont vu plusieurs fois la police débarquer et tout fouiller à la recherche d’indices. Chaque phrase qu’elle prononce est notée. Chaque détail publié est enregistré par des services de renseignement affairés à dresser, un par un, les itinéraires et les portraits des Français devenus djihadistes. Ce terme-là, notre interlocutrice le récuse pourtant. «Mon fils était pacifiste. Aucun de ses messages n’appelle à la violence. Je pense qu’il est en apprentissage, qu’il étudie l’Islam dans une école coranique, comme il voulait le faire avant de quitter brutalement la France».

Bien sûr, rien ne peut être exclu. Elle le sait, sans réussir à le dire. Félix est-il simplement parti faire sa «hijra» (l’émigration vers un pays musulman) à Rakka, la «capitale «de l’État islamique sur laquelle la France concentre ces jours-ci ses frappes aériennes? Se trouve-t-il dans un camp d’entraînement aux côtés d’autres recrues francophones de l’EI? Ou bien à Mossoul, en Irak, l’autre épicentre de cette organisation résolue à semer la mort par terroristes interposés sur tous les fronts, de la Turquie à la France en passant par le Mali?

L'attente d'un coup de téléphone de l'EI

Véronique sait qu’elle n’a pas les réponses à ces questions. Des Français recrutés par l’EI sont aussi brancardiers, administrateurs, traducteurs. Silence. La maman de Félix sait qu’elle peut, un jour, recevoir comme d’autres parents cet appel effrayant d’un cadre de l’EI, lui présentant en arabe ses «félicitations «pour son fils "mort en martyr"», comme ils le font toujours. Ou pire: recevoir à la maison, comme cela a été le cas pour d’autres mères de djihadistes morts, une convocation au tribunal, pour faire reconnaître le décès de son enfant survenu à l’étranger…

Véronique ne connaît, au fond, que la route empruntée par Félix, disparu pendant plus d’un mois à l’automne 2014 sans donner de nouvelles. D’abord Francfort, pour de soi-disant raisons professionnelles. La Turquie et la Syrie ensuite, grâce à «un billet d’avion envoyé par quelqu’un». Un numéro d’appel syrien qui s’affiche enfin lorsqu’il reparaît. Une photo avec barbe et cheveux longs. Puis le trou noir. «Ce numéro ne s’est affiché qu’une seule fois. C’est une torture. Je sais que je ne le reverrai peut-être jamais. Il a peur de la prison promise à ceux qui rentrent».

Je sais que je ne le reverrai peut-être jamais. Il a peur de la prison promise à ceux qui rentrent

Les images des attentats parisiens squattent l’écran du restaurant. Un ministre français parle des «repentis «et des «structures pour radicalisés». Un père d’un des kamikazes du 13 novembre, Samy Amimour, relate l’échec de son voyage en Syrie pour aller le récupérer. «Je ne peux pas y aller commente Véronique. Ils ne me laisseraient pas repartir». Un gouffre abyssal la sépare désormais de son fils. Avec, comme seuls pont au-dessus du vide, de rares messages électroniques.

On se sent assaillie par un mélange de peur et d’incompréhension. On se retrouve soudain dans un monde de fous. C’est comme une maladie honteuse

Alors Véronique parle. Dans les médias, sur les plateaux de TV, avec d’autres parents comme Saliha, cette mère belge d’un kamikaze retrouvé mort après avoir activé sa ceinture d’explosif. Parce que parler, c’est continuer de vivre et, peut-être, parvenir à faire bouger ces lignes devenues, en France comme en Belgique, des barrières communautaires de plus en plus infranchissables. «Qu’ont fait les associations musulmanes de quartier fréquentées par mon fils lorsque je suis allé les voir, inquiète de son évolution? interroge-t-elle. Rien. Ils me disaient juste, oui, c’est préoccupant. Oui, il se radicalise. Mais rien. Je me sentais à chaque fois rejetée, étrangère. Je parlais à un mur».

Évoquer, aussi, ce sentiment de soumission qui guette. «J’avais fini, avant son départ, par me faire à l’idée d’avoir une belle-fille voilée. On se sent assaillie par un mélange de peur et d’incompréhension. On se retrouve soudain dans un monde de fous. C’est comme une maladie honteuse».

Le fil fragile avec lui

Parler, enfin, pour dire l’ordinaire de ce maigre lien qui la relie encore à son enfant, via internet. Félix qui parle de son chat. Félix qui s’étonne de voir que dans son quartier de Sevran, un supermarché a remplacé l’autre. Des fils fragiles. Avec la conviction qu’à l’autre bout de l’ordinateur, en Syrie ou en Irak, un surveillant relit les messages, filtre, impose la référence systématique au Coran. On sait qu’il n’y a plus de wifi à Raqqa, que chaque passage dans un cybercafé est consigné, que la «hesba» – la police religieuse – inspecte les téléphones portables. L’État islamique est un Etat-prison.

Chaque communication, souvent via des serveurs en Turquie ou aux États-Unis selon les experts, est espionnée, disséquée, manipulée: «Les cadres de l’EI savent qu’ils ne peuvent pas complètement déconnecter toutes leurs recrues étrangères de leurs familles expliquait récemment David Thomson, auteur du livre Les Français Djihadistes (Ed. Les Arènes). Ils pratiquent une sorte de sevrage progressif au bout duquel l’EI devient leur véritable famille». D’où le regroupement des fratries au service du Djihad. Abdelhami Abaaoud, le cerveau présumé des attentats parisiens tué à Saint Denis, n’avait-il pas kidnappé son frère de treize ans, Younès, pour en faire un «lionceau du Califat»?

Failles politiques, sociales ou familiales

Véronique accuse aussi. Son fils? «Je ne lui en veux pas. Nos enfants ne nous appartiennent pas. Mais le fait est que nous l’avons perdu. Je me souviens l’avoir entendu pleurer une fois, dans un message. Son frère aîné est en colère contre lui car il nous fait souffrir. Je lui reproche sa naïveté, son insistance à toujours nous demander de lire le Coran, à tout ramener à Allah». Les autorités françaises? «Nous avons attendu un mois et demi pour être reçus par le maire de notre ville, après le départ de Félix. La prise de conscience de l’importance du djihadisme et de la radicalisation commence à peine, et l’horreur des attentats rend tous ces efforts très compliqués. Tout est connoté et c’est compréhensible».

La prise de conscience de l’importance du djihadisme et de la radicalisation commence à peine, et l’horreur des attentats rend tous ces efforts très compliqués

À Sevran, des voix se sont élevées, suite aux appels de Véronique, pour dénoncer une forme de clientélisme de la municipalité de gauche envers les électeurs musulmans, fréquents dans les banlieues. La controverse sur des subventions égarées dans les poches de soi-disant musulmans modérés agite la ville, à l’image des témoignages recueillis depuis les attentats à Saint-Denis ou Molenbeek (Belgique). Vrai? Faux? La mère de Félix préfère parler de l’Islam qu’elle rencontre, dans les quartiers ou au fil de ces apparitions télévisées. Imams. Responsables associatifs. Fidèles: «Très peu veulent un islam de France, comme le propose le gouvernement. Ils veulent un islam en France et c’est là que la confusion s’installe. La liberté de nos sociétés leur pose problème. C’est un fait que les radicaux exploitent».

Dans l'attente d'un nouveau «Coucou Maman»

Depuis samedi, Félix n’est pas réapparu. Sur le portable de sa mère, son prénom reste vierge de nouveaux messages. Le mot «guerre» s’est installé dans les têtes. L’état d’urgence et les 130 victimes, le plus lourd bilan terroriste de l’histoire française, ont tout fait basculer. L’itinéraire des kamikazes, qui n’avaient jamais sévi dans l’hexagone, dit les ruptures, le gouffre, le lavage de cerveau, la perte irrémédiable de repères des recrues fanatisées de l’État Islamique? Comment ne pas s’interroger? Failles sociales. Failles familiales. Faille du métissage toujours terriblement compliquée à gérer par les enfants. Véronique Roy encaisse. Elle tait les attaques, les mises en cause, les messages de haine reçus de téléspectateurs après chacun de ses passages à la télévision. Djihadiste ou pas, Félix est un fantôme dont la mère attendra, toujours, qu’il lui redise «Coucou Maman».


DATES

1992 Naissance de Félix à Sevran, dans la banlieue parisienne.

2011 Conversion de Félix à l’islam. Le jeune homme, qui poursuit des études d’anatomie, se radicalise progressivement.

Septembre 2014 Départ de Félix pour Francfort (Allemagne) puis la Syrie. Ses parents, sans nouvelles depuis un mois et demi, finissent par apprendre son arrivée à Raqqa, en Syrie.

Septembre 2015 Véronique Roy accepte de tourner l’un des clips de la campagne Stop-djihadisme du gouvernement français.

13  novembre 2015 Les attentats de Paris font 129 morts et 352 blessés. Pour la première fois, des kamikazes se sont fait exploser en France.

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