France

«Voter FN, c’est dire: «On ne veut pas changer de mode de vie»

Pour le politologue Jean-Yves Camus, la victoire du Front national aux régionales dimanche se nourrit du rejet, en France, d’une Europe inefficace et multiculturelle

Coauteur d’un essai sur les Droites extrêmes en Europe (Ed. Seuil), Jean-Yves Camus observe depuis des années la progression du Front national en France. Il tire, pour Le Temps, les leçons du premier tour des élections régionales alors que le parti d’extrême droite écrase la campagne de l’entre-deux-tours.

Le Temps: Le Front national a été confirmé, dimanche, comme premier parti de France. Vu la poussée actuelle des populismes en Europe, cela paraît presque normal…

Jean-Yves Camus: Attention à ne pas mettre toutes les droites extrêmes européennes dans le même sac. A preuve: les difficultés rencontrées pendant des mois par Marine Le Pen pour former un groupe au Parlement européen. La matrice du FN n’est ni celle du parti anti-européen UKIP au Royaume-Uni, ni celle de l’UDC en Suisse. Dans le cas français, le charisme de la famille Le Pen est indissociable de son succès. Cette «marque» lui rapporte beaucoup dans des régions plutôt prospères, comme la Provence-Alpes-Côte d’Azur où l’adhésion au parti est très liée aux personnes. L’émergence au premier plan de femmes, parfois héritières d’une dynastie politique, est en revanche un trait commun à d’autres pays européens. Une femme préside le Parti du progrès norvégien. Une autre a longtemps dirigé le Parti du peuple danois. Plusieurs occupent des postes clés au sein de la NVA flamande, en Belgique. Cette féminisation au sommet répond aux évolutions de l’électorat de la droite dure…

En France, au premier tour des régionales, les femmes n’ont voté FN qu’à 23%, contre 31% pour les hommes…

En France, l’électorat féminin du FN se recrute surtout dans la catégorie des «employées»: caissières de supermarché, vendeuses, opératrices téléphoniques, hôtesses d’accueil. Il y a là une vraie fracture. Ces femmes, souvent issues d’un milieu populaire, ne supportent plus leurs conditions de travail difficiles et enragent de voir les populations immigrées profiter d’avantages sociaux auxquels elles n’ont pas droit. Une autre fracture typiquement française est celle qui, chez les jeunes de 18-24 ans, sépare les non-diplômés des autres. Dans un pays comme la France, où l’apprentissage est moribond et où le travail manuel a été dévalorisé, les jeunes sans diplôme se sentent dépossédés de leur avenir. Ils ne peuvent pas se reconvertir. Ils sont dans l’impasse. Voter FN, c’est exprimer son refus d’une société qui n’offre plus d’ascension au mérite. Ce n’est pas un vote idéologique.

Quel est, alors, le point commun de ces droites extrêmes? La diabolisation de l’islam? La détestation de l’Union européenne?

Le rejet d’un islam trop visible est un point de ralliement évident. L’Europe est en phase de convulsion identitaire. Le modèle de société multiculturelle qui domine aujourd’hui n’a pas été digéré. Voter FN, c’est dire: «On ne veut pas changer de mode de vie.» Jusqu’à Schengen, la grande majorité des Européens n’était pas habituée à croiser tous les jours des gens venus d’horizons divers. L’immigration était concentrée autour de «villes-mondes». Plus les immigrés musulmans se sont éparpillés, plus le malaise a grandi, jusqu’à engendrer de la peur. A propos de l’Europe, c’est le monstre froid, la bureaucratie, la négation d’identité qui sont détestés. N’oubliez pas qu’en France, en 2005, le Traité constitutionnel européen a été rejeté par référendum. La plaie, depuis, ne s’est pas refermée.

L’exercice du pouvoir n’est-il pas l’épreuve fatale pour cette droite extrême, incapable de réaliser ses promesses? Le Front national, s’il conquiert une ou plusieurs régions, fera-t-il exception?

Certains partis se sont brûlé les ailes en voulant exercer le pouvoir en coalition. Cela a été le cas en Grèce pour le parti de l’Alerte populaire orthodoxe (Laos), qui a perdu tous ses électeurs au profit des néofascistes d’Aube dorée, après l’échec de son alliance avec la Nouvelle démocratie (droite). Aux Pays-Bas, le leader du Parti de la liberté, Geert Wilders, a été plus malin en acceptant de soutenir un temps la coalition de droite, mais il a aussi perdu des plumes. Le cas français va donc être fort intéressant. Si le Front national met en place une gestion sectaire des régions, cela sera contre-productif. S’il passe en revanche la première année, avant la présidentielle de 2017, à mener des audits, à couper quelques subventions, à remettre les finances en ordre, alors il disposera d’un bon tremplin. Le plus difficile, pour ces partis populistes, est de tenir dans la durée et d’avoir le personnel qualifié adéquat. Le FN va être confronté à ce défi.

Publicité