Défense

La grande mue de l’armée chinoise

Le président Xi Jinping veut réorganiser les forces combattantes pour les rendre plus efficaces et crédibles, tout en renforçant leur fidélité au parti

Aucune force, terrestre, aérienne ou navale ne devrait y échapper. Car le président chinois prépare ce qui est perçu comme la plus importante réforme en trente ans de l’Armée populaire de libération (APL, ou PLA en anglais). Vendredi, alors qu’il inspectait la rédaction du PLA Daily, Xi Jinping a appelé les soldats à «remplir leur mission» pour réaliser «le rêve d’une armée forte».

Forte, l’APL l’est sûrement par le nombre de ses troupes, 2,33 millions de soldats au total, un record mondial alors que les Etats-Unis disposent de 1,43 millions d’hommes. Cependant, comme le révélait en début d’année un rapport de la Rand Corporation, un think tank américain, ses dysfonctionnements et son manque d’entraînement rendent «impossible» toute victoire dans un conflit, même local. Le diagnostic n’est guère contesté à Pékin, et Xi Jinping veut changer les choses.

Mettre en place un commandement moderne

Le président chinois ne se fait pas appeler «commandant en chef». Il le pourrait pourtant, lui qui préside aussi la Commission militaire centrale (CMC). Fin novembre, il a renforcé le pouvoir de cet organe qui contrôle l’APL. Il prépare aussi le redécoupage des régions militaires. Actuellement au nombre de sept, elles pourraient passer à cinq, selon la presse chinoise. Une telle réorganisation serait une première depuis 1985, lorsque Deng Xiaoping les avait resserrées de onze à sept. L’APL va aussi mincir. Le 3 septembre, lors d’une parade inédite, Xi Jinping a annoncé supprimer 300’000 postes.

Photo: Entraînement par grand froid des soldats de l’Armée populaire de libération chinoise dans la province du Heilongjiang à l’est du pays – Reuters

Le président chinois veut «battre en brèche le compartiment des armes, qui ne se parlent pas, afin de mettre en place un commandement moderne», décrypte Jean-Pierre Cabestan, professeur à l’Université baptiste de Hongkong, et qui vient de publier une nouvelle édition de La politique internationale de la Chine (presses de Sciences Po). L’armée américaine sert de modèle. Avec une «grande différence, avertit l’universitaire: la présence des commissaires politiques. Toutes les fonctions décisionnelles sont dédoublées pour assurer le contrôle du parti communiste sur l’APL, comme dans l’armée soviétique au temps de la Seconde Guerre mondiale.»

La réorganisation vise aussi à «transformer l’APL en puissance maritime», poursuit Jean-Pierre Cabestan. La Chine monte en puissance en mer de Chine du Sud, grâce aux îlots qu’elle y construit. «Elle crée ainsi un environnement plus dangereux pour les marines étrangères, y compris américaines. Indirectement, elle facilite le passage de ses sous-marins nucléaires lanceurs d’engin. L’angoisse des Etats-Unis est d’ailleurs qu’un jour les Chinois arrivent dans le Pacifique sans qu’ils aient été repérés, ce qui rendra leur capacité de dissuasion plus crédible.»

Cette crédibilité, Xi Jinping la veut aussi pour servir la puissance économique de son pays. Le projet d’une nouvelle route de la soie, par exemple, impose un ajustement de la force de frappe pour défendre les intérêts chinois à l’étranger. Une première base outre-mer sera installée à Djibouti, a officialisé Pékin le mois dernier. Une seconde pourrait l’être au Pakistan ou aux Seychelles. La lutte contre le terrorisme figure également à l’agenda de l’APL. Dimanche, le Parlement chinois a adopté une nouvelle loi en la matière qui l’autorise à intervenir à l’étranger.

Fabriquer les armes de demain

La Chine ambitionne enfin de doter son armée des meilleures technologies. Raison pour laquelle «le complexe industrialo-militaire prend aujourd’hui une place toujours plus grande», explique Tai Ming Cheung, directeur de l’Institute on Global Conflict and Cooperation de l’Université de Californie. Ce spécialiste de l’économie de l’armée chinoise estime que «Xi Jinping poursuit le travail commencé par son prédécesseur Hu Jintao, à savoir la création d’opérateurs capables de mettre au point les armes de demain, des entités contrôlées non par l’armée mais par des entreprises d’Etat».

Photos: Armée populaire de libération à l’entraînement et en parade – Reuters

Même si le calcul est «très difficile, l’ensemble du secteur de la Défense et de la sécurité pèse jusqu’à 8% du PIB, estime Tai Ming Cheung. Ce chiffre est relativement stable depuis dix ans. En revanche, ses composantes ont beaucoup changé.» En particulier, «les activités commerciales lancées par les militaires à la fin de la Guerre froide, à l’initiative de Deng Xiaoping, ont perdu en importance depuis que Jiang Zemin a entrepris d’y faire le ménage en 1998. Xi Jinping continue ce travail», constate l’universitaire.

Réforme et crispations

La réforme ne va pas sans vague. PLA Daily s’en est fait l’écho, lundi encore, ce qui «est inhabituel, remarque Jean-Pierre Cabestan. Cela signale la volonté de marchandage des forces en place avec le gouvernement central. L’armée a toujours complété sa solde avec autre chose…»

La résistance aux réformes «est très sérieuse, complète Willy Lam, politologue à la Chinese University de Hongkong. Une théorie, non confirmée, qui circule serait que l’explosion catastrophique survenue à Tianjin cet été serait un coup monté par certains militaires pour marquer leur opposition.»

Pour surmonter ces obstacles, Xi Jinping se sert de la lutte contre la corruption. «Il a remporté deux belles victoires en écartant les très puissants généraux Guo et Xu, relève Willy Lam. Mais ces derniers comptent encore de nombreux fidèles dans les rangs de l’APL. Les mises à la retraite ou les arrestations de ceux perçus comme une menace vont donc se poursuivre.»

Plus que tout, Xi Jinping redoute «la perte de contrôle des forces armées qui, en cas de crise politique, pourraient servir d’arbitre, note Jean-Pierre Cabestan. Il craint aussi pour sa sécurité personnelle, raison pour laquelle il a renouvelé sa garde en début d’année.»

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