Controverse

Le «Journal d'Anne Frank» en accès libre? La polémique s'installe

Une députée et un universitaire français ont mis en ligne vendredi, comme ils l'avaient annoncé, «Le Journal d'Anne Frank» dans sa version néerlandaise, estimant que cette oeuvre tombe dans le domaine public le 1er janvier 2016, ce que conteste le Fonds sis en Suisse et détenant les droits du livre

Il avait promis qu'il le ferait dès l'année nouvelle entamée: il l'a fait. Olivier Ertzscheid,  maître de conférences en Sciences de l'information et de la communication de l'Université de Nantes a mis en ligne ce 1er janvier la version néerlandaise du «Journal d'Anne Frank.» passant outre l'injonction qui lui était faite par les ayants droit de n'en rien faire.

Sur son blog, affordance.info, le têtu chercheur ( il avait déjà passé une première fois à l'acte avant de reculer à l'automne 2015) s'explique: «En 1945 une jeune fille qui n'avait pas encore 16 ans est morte du typhus au camp de concentration de Bergen-Belsen, moins de 3 semaines avant que ce camp ne soit libéré. Elle avait laissé derrière elle un journal. Son journal. Ce 1er Janvier 2016, 70 ans après la mort d'Anne Frank, parce que ce délai est suffisant et parce qu'il est légal, ce journal, son journal entre dans le domaine public. Il appartient à chacun. Et c'est à chacun d'en mesurer l'importance.

Pour ce texte, pour ce témoignage, pour ce qu'il représente, pour ce qu'il permet de ne jamais oublier et pour ce qu'il permettra à tant de lecteurs de construire et de comprendre, je garde la conviction qu'il n'y a pas d'autre combat à mener que celui de sa libération, pas d'autre hommage à rendre que celui de son partage sans limite, pas d'autre place à lui accorder que celle qui lui revient de droit en le laissant s'élever ce jour dans le domaine public.»

En Suisse, on n'apprécie pas du tout ce partage

Une perspective que ne partage pas les ayants droit du texte, le Fonds Anne Frank, sis à Bâle, en Suisse. Le Monde écrit: «Le Fonds Anne Frank situé à Bâle, détenteur des droits, fait valoir une exception juridique et entend poursuivre ceux qui ont tenté de s'y opposer. L'argumentaire juridique repose sur le rôle du père d'Anne Frank. Après la seconde guerre mondiale, Otto Frank, qui est mort en 1980, s'est chargé de l'édition posthume du texte de sa fille en supprimant les passages qu'il jugeait trop personnels. Selon la fondation suisse, en apportant des modifications substantielles au texte, M. Frank en est devenu « co-auteur » et il faudrait attendre 2051 pour que le Journal d'Anne Franck tombe dans le domaine public.»

La réplique de l'universitaire au Fonds Anne Frank

Un argumentaire que ne partage pas du tout Olivier Ertzscheid, qui répond ainsi à l'avocat du Fonds, Me Kamiel Koelman: «Comme je l’ai toujours affirmé dans mes articles et interviews sur cette affaire, une seule chose m’importe : que l’œuvre d’Anne Frank puisse s’élever dans le domaine public afin que son texte puisse connaître une diffusion et une appropriation encore plus grande que celles qu’il connaît actuellement.

Pour cela il importe de faire application des règles européennes du droit d’auteur européen qui prévoit l’entrée d’un texte dans le domaine public 70 ans après la mort de son auteur.

Suite à la réception de votre courrier, et après avoir pris conseil auprès de plusieurs experts, je ne suis pas convaincu par votre argumentation dont je pense qu'elle étend abusivement la durée de protection du droit d'auteur de Anne Frank.

A cet égard, le texte original néerlandais du journal peut donc prétendre accéder au domaine public 70 ans après la mort tragique d’Anne Frank, soit le 1er Janvier 2016.

Dans un contexte de recrudescence d’actes antisémites ou de nauséabonds discours négationnistes, face à la montée de l’extrême droite dans nombre de pays européens, et alors même que "Mein Kampf" d’Adolf Hitler va entrer dans le domaine public au 1er Janvier 2016, l’intérêt collectif me semble ici primer sans qu’il vienne pour autant remettre en cause le travail de mémoire et d’éducation que mène le fonds Anne Frank.

C’est cet intérêt collectif que je continuerai de défendre, et pour lequel j’espère pouvoir trouver à cette affaire une issue respectueuse du droit, mais également du devoir de mémoire qui fait de ce texte une œuvre tout à fait particulière, et de son auteur, Anne Frank, une voix tout à fait essentielle dans l’histoire collective de l’humanité. Une histoire et une mémoire collective que le domaine public permet, année après année, de construire, de sanctuariser, de partager et de faire vivre.»

Une polémique tenace aux enjeux troubles

 Si le ton de la lettre est respectueux, il n'en cache pas moins une polémique qui dure maintenant depuis de nombreux mois, voire années, et que le site ActuaLitté, un site d'actualité littéraire a parfaitement synthétisé: «Depuis plusieurs mois, la bataille autour des droits du Journal d’Anne Frank fait rage. En toute logique, le livre devrait entrer dans le domaine public au 1er janvier 2016. Selon les lois européennes, l'entrée doit se faire 70 ans après la mort de l'auteur, soit l'année 1945 pour Anne Frank. Or, le Fonds Anne Frank, fondé par le papa, justement, revendiquait une extension des droits jusqu’en 2030... justement du fait de ce régime spécifique d'oeuvre publiée à titre posthume. Mais également sous un autre prétexte : Otto Frank serait coauteur. Étant intervenus sur le texte, par des coupes et des éditorialisations, qui ont abouti au livre que l’on a connu. Il avait en effet publié une première version en 1947, supprimant les éléments ayant trait à la sexualité de l’adolescente. Décédé en 1980, Otto Frank devrait alors permettre de prolonger l’exploitation exclusive, jusqu’en 2051. L’affaire devient longue. La Maison Anne Frank (sise à Amsterdam), de son côté, travaille depuis cinq ans, avec des historiens et des chercheurs, à une version web du journal, destinée à être mise en ligne au moment de l’expiration des droits d’auteurs. « Nous ne savons pas encore quand ni comment les résultats seront publiés », assure Maatje Mostart, porte-parole de la maison. « Toute publication se fera toujours dans le respect du cadre juridique. » Cependant, elle assure : « Ni Otto Frank, ni aucune autre personne n’en est coauteur. » Ce double discours provient de ce qu’Otto a partagé l’héritage de sa fille : d’un côté, le musée basé à Amsterdam, de l’autre le Fonds, situé à Bâle. Tous deux furent fondés par le père d’Anne Frank. Mais après sa mort, les dissensions sont apparues...»

On le constate, il y a, dans cette affaire, des tenants et des aboutissants dont la visibilité est loin d'être évidentes.

Une députée écologique brave également l'interdit

De son côté, la députée française écologiste du Calvados, Isabelle Attard, a également mis en ligne sur son blog le texte en néerlandais, l'accompagnant du manifeste suivant: «Combattre la « privatisation de la connaissance » comme le disait Aaron Swartz est entièrement d’actualité. La création, les contenus, valent de l’or et les Google, Amazon & Co le savent parfaitement. Leur obsession est bien de mettre la main sur la plus grande quantité de contenus et de monnayer l’accès à cette immensité culturelle. Ne soyons pas naïfs au point de croire que cette privatisation est «pour notre bien», et protégeons le Domaine Public en lui donnant une définition positive !

Alors, malgré les trouvailles juridiques du Fonds Anne Frank pour retarder le plus possible ce moment tant attendu, nous pouvons, comme le disait Olivier Ertzscheid, collectivement, « après ces années de cave, d’obscurité, cette obscurité si pesante dans ton journal, chère Anne Frank, avoir l’intelligence de t’offrir enfin la lumière que tu mérites, celle que ton journal mérite, celle de l’espace public. Bienvenue dans la lumière, chère Anne. »

La députée ajoute: «Les fichiers suivants, en néerlandais, sont libres de tout droit d’auteur patrimonial en France. Si vous vous trouvez ailleurs, il vous appartient de vérifier que la législation de votre pays est identique. Vous êtes libres de copier ces fichiers, les modifier, les traduire, les diffuser et même les vendre. Néanmoins, le droit moral de l’auteur est en France perpétuel, imprescriptible et inaliénable. L’auteur jouit donc du droit au respect de son nom, de sa qualité et de son œuvre. Attention à ne faire qu’un usage respectueux de cette œuvre si importante.»

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