L'histoire

En Oregon, un refuge pour oiseaux est pris d'assaut par des miliciens armés. Et tout le pays hurle

Les Etats-Unis se passionnent pour l'affaire opposant des éleveurs en colère à l'Etat fédéral. Pourquoi les autorités ne font-elles rien? S'agit-il d'activistes ou de terroristes? De quoi cette histoire de «Malheur» est-elle le nom?

C'est l'événement de l'année, certes encore toute neuve, pour The Oregonian, l'hebdomadaire régional du comté de Burns, dans l'Etat du Castor, au nord de la Californie: samedi, en pleine nature, le refuge du parc du Malheur (c'est vraiment son nom!), à presque 50 kilomètres de la ville la plus proche, une petite bâtisse de bois abritant des panneaux d'informations sur les oiseaux et sur la zone, a été pris d'assaut par des hommes armés, qui s'y sont installés «pour une durée indéfinie», et n'excluent pas de se servir de leurs armes si le gouvernement intervient. Leur leader respire le calme et la détermination, indique The Oregonian, qui suit l'affaire en direct avec un fil d'information régulièrement actualisé.

L'occupation a commencé après un défilé de protestation rassemblant 300 marcheurs environ contre une peine de prison revue à la hausse pour deux éleveurs de la région, Steven Hammond, 73 ans, et Dwight Hammond Jr, 43 ans, un père et son fils, accusés d'avoir brûlé des terrains appartenant à l'Etat en 2001. Eux affirment qu'ils avaient voulu nettoyer leur terrain et que les flammes ont débordé. Ils ont déjà fait de la prison pour ce délit, mais pas assez selon le  juge saisi en appel par les autorités: en effet une loi anti-terroriste de 1996 prévoit 5 ans d'emprisonnement pour les attaques contre les propriétés fédérales, le statut officiel du refuge de Malheur. Leur nouvelle période de détention de quatre ans aurait dû commencer ce lundi. D'où la colère de leurs amis agriculteurs et éleveurs – disons plutôt ranchers, pour bien nous imaginer le chapeau à larges bords et les armes qui vont avec.

Car bien sûr les miliciens sont armés, et prêts à tenir un siège, disent-ils. Pour eux le refuge symbolise la «tyrannie» du «big government». Il leur faut défendre les petits agriculteurs propriétaires contre l'Etat, d'autant que celui-ci possède une grande partie du territoire de l'Oregon, protégée en raison de son paysage et de sa faune remarquables – le parc du Malheur est ainsi présenté sur le site web du refuge comme la «Mecque du birdwatching», abritant en temps normal pas moins de 360 espèces.

Des oiseaux et des tortues

C'est la première dimension de cette affaire qui explique son retentissement dans l'opinion  publique américaine (l'histoire est une des plus lues des sites d'information américains ce week-end): le combat entre éleveurs et agriculteurs traditionnels contre autorités fédérales et écologistes, la lutte libertarienne entre le petit entrepreneur local contre le bureaucrate de Washington. La corde est sensible.

L'implication de l'activiste du Nevada Cliven Burdy est à cet égard très parlante: ce mormon adepte des armes est entré en guerre en 1993 contre l'Etat fédéral à cause d'une tortue d'une espèce protégée que les autorités voulaient préserver aux abords de son champ. Le fermier  a toujours refusé de retirer ses vaches de la zone à tortues, il a reçu à ce jour plus d'un million de dollars d'amendes à payer, dont il ne s'est jamais acquitté. Il est depuis devenu un héros du «standoff» contre le gouvernement. Deux de ses 14 enfants sont présents dans le refuge de Malheur, dont ils ont organisé l'occupation. 

Terroristes ou activistes?

Mais ce n'est pas ce qui retient le plus l'attention. Car depuis que l'occupation a commencé samedi, même si les autorités affirment contrôler la situation et tout faire pour que le calme revienne, elles n'ont entrepris aucune action sur le terrain. Or le symbole est pourtant là: même perdu dans les bois, il s'agit d'un bâtiment officiel fédéral, au même titre qu'un tribunal ou un ministère. C'est d'ailleurs pour cette raison que les deux ranchers ont été rejugés. Le même type de situation impliquant des miliciens musulmans entraînerait bien sûr une riposte immédiate et forte des forces de l'ordre, s'étrangle le web. Alors pourquoi la police fait-elle profil bas? Sur les réseaux sociaux, où fleurissent les mots dièse comme #Oregonunderattack ou #Oregonstandoff la cause est entendue: c'est parce que les miliciens sont blancs. Deux poids, deux mesures.

Un combat de petits blancs américains? Les statistiques montrent que l'Oregon a vu sa population changer ces deux dernières décennies: les caucasiens (sans compter les hispaniques) sont passés de 97% de la population en 1970 à 78% en 2010, le pays vivant une forte migration hispanique notamment, comme l'ensemble de la côte ouest américaine.

Pourquoi la police n'intervient-elle pas? Pourquoi les médias américains ne parlent-ils pas de terrorisme? Pourquoi le suprématisme blanc est-il systématiquement minoré voire ignoré? Pourquoi Barack Obama n'a-t-il pas encore réagi?

Très loin de Clochemerle, cette histoire de Malheur montre un autre visage de l'Amérique, que le président pourra difficilement éviter dans son prochain discours sur l'état de l'Union, ces prochains jours.

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