Terrorisme

La propagande, machine de guerre de l’Etat islamique

Dans un rapport publié ce lundi, Reporters sans frontières décortique les rouages de la communication et de la propagande de l’Etat islamique

Avec ses vidéos d’exécution glaçantes et ses scènes de guerre effroyables, la propagande de l’Etat islamique (EI) a fait de la barbarie son principal vecteur de communication, afin d’affirmer sa puissance et attirer de nouvelles recrues. Dans son rapport «Djihad contre journalisme» publié ce lundi 4 janvier, Reporters sans frontières décortique en détail cette stratégie.

 ■  Une propagande organisée de manière professionnelle

La propagande des djihadistes n’est pas diffusée de manière anarchique sur le web. Elle est le résultat d’une organisation réfléchie et soutenue par d’importants moyens techniques et économiques. «L’organigramme des médias de Daech dessine les contours d’un empire de presse aussi tentaculaire que puissant», affirme les auteurs du document. De nombreux étrangers sont d’ailleurs aux commandes de sa propagande.

L’EI dispose d’un organisme baptisé «Fondation Base», rattaché au «bureau du Calife», chargé de superviser le travail de trente-huit bureaux régionaux. Cette «véritable multinationale» contrôle des chaînes de télévision, produit le magazine "Dabiq" à la mise en page soignée et poste une quantité importante de photos et vidéos sur les réseaux sociaux.

Reporters sans frontières cite un rapport du think tank britannique Quilliam spécialisé dans le contre-terrorisme, daté d’octobre 2015. Le chercheur Charlie Winter y passe au crible 1 146 documents publiés entre le 17 juillet et le 15 août 2015, soit à peu près l’équivalent de la production mensuelle de l’Etat islamique. On y trouve des photos, des vidéos, des articles ou des enregistrements audio.

 ■  Une barbarie savamment mise en scène

Principale surprise du travail de Charlie Winter: les images de «violences brutes» (décapitations et assassinats de masse) ne constituent «que» 2,13% des images publiées par le groupe terroriste selon le rapport Quilliam. «La violence joue un rôle important dans l’image du "califat", mais c’est loin d’être la principale caractéristique de la propagande de l’Etat islamique, contrairement à ce qui est régulièrement affirmé», avance Charlie Winter.

Des atrocités qui servent toutefois une stratégie bien déterminée. Abdullah, un cameraman repenti interviewé par le Washington Post et cité par Reporters sans frontières, raconte que, sur le terrain, «ce sont souvent les gars de l’équipe média qui donnent le top d’une exécution et non pas le bourreau». Objectifs des djihadistes: intimider leurs adversaires, provoquer des «réactions irrationnelles» de la part des médias et former une communauté.

Comme chaque nouvelle atrocité surpasse la précédente, les gros titres des médias du monde entier sont assurés

Un constat appuyé par le palestinien Abdel Bari Atwan, considéré comme l’un des grands journalistes du Moyen-Orient et auteur du livre «L’Etat Islamique: le califat numérique», cité par Le Nouvel Observateur: «Ces images atroces de violence pure sont soigneusement présentées et diffusées via le département communication de l’État islamique. Comme chaque nouvelle atrocité surpasse la précédente, les gros titres des médias du monde entier sont assurés». Les militants de l’EI s’appuient sur un traité intitulé «Gestion de la Barbarie», rédigé par l’idéologue d’Al-Qaïda Abu Bakr Naji, pour assurer leur propagande. On peut notamment y lire: «La politique de violence doit être poursuivie de sorte que les prisonniers soient tués de manière terrifiante, ce qui emplira de peur le cœur des ennemis et de leurs supporters».

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 ■  Des scènes de guerre pour affirmer sa puissance militaire

Davantage que les exécutions, ce sont les images de guerre qui nourrissent le discours autour de la conquête des territoires nécessaire à l’établissement du califat. La guerre représente 37,12% de la propagande des djihadistes sur la période étudiée par le think tank, soit la deuxième thématique abordée. On y célèbre surtout les victoires des djihadistes.isis

Photo: Des militants de l'Etat islamique défilent dans la ville libyenne de Syrte, en février 2015 - AFP/HO/Welayat Tarablos

Comme toutes les grandes armées, l’Etat islamique aime parader. En février 2015, l’Etat islamique organisait un défilé militaire sur les bords de la Méditerranée pour afficher sa présence dans la ville syrienne de Syrte. Au travers de ces vidéos martiales, «l’organisation scande la force et la détermination de ses combattants à grand renfort de matériel militaire et de 4x4 rutilants», ajoute Reporters sans frontières.

Dans la même veine, l’Etat islamique a publié un film ultra-violent et à l’esthétique hollywoodienne. Intitulée «Le choc des épées IV», la vidéo a été diffusée quelques jours avant le lancement en mai 2014 d’une vaste offensive dans le nord de l’Irak rapporte France 24.

 ■  Des images de vie quotidienne pour attirer de nouvelles recrues

Outre les images sanglantes, l’Etat islamique s’attache à donner de lui une image séduisante. Les scènes de vie quotidienne du «califat» représentent même plus de la moitié (soit 52,57%) des contenus produits par le groupe terroriste. «Le message est clair: bien qu’il y ait parfois des difficultés, la vie au sein du "califat" est plaisante», indique Charlie Winter.

Une analyse appuyée par Reporters sans frontières: «L’opération consiste à montrer les territoires administrés par Daech comme un État fort, certes, mais aussi miséricordieux et dans lequel il fait bon vivre. La qualité de la nourriture y est vantée, la richesse des souks et la variété de sa nature préservée…» Les nombreuses photos et vidéos présentent des enfants qui jouent ensemble, des scènes de mariages ou encore des amis qui s’adonnent à une partie de pêche. Le journaliste David Thompson relayait en mai 2015 quelques-uns de ces documents de propagande.

Ces images sont en général peu reprises par les médias occidentaux, et ce n’est pas l’objectif visé par les militants de l’EI. Elles s’adressent en priorité aux candidats au djihad. «Il s’agit ici de convaincre les sunnites de la région, mais aussi du monde entier, que le "califat" représente une véritable alternative sociale, un État viable et une terre d’accueil non seulement pour les guerriers d’Allah mais aussi pour les ingénieurs, les médecins, les agronomes et les femmes», souligne Reporters sans frontières, qui ironise: «Un vrai pays de Cocagne!»

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