Moyen-Orient

Riyad en lutte contre ses ennemis intérieurs

43 des 47 personnes exécutées samedi en Arabie saoudite étaient des extrémistes sunnites liés à Al Qaida. La mise à mort d’un dignitaire chiite devait «compenser» ce geste aux yeux des conservateurs du royaume. Elle a mis le feu aux poudres.

L’exécution samedi par Riyad d’un haut dignitaire religieux chiite, le cheikh al-Nimr, a provoqué non seulement une vague de contestations dans le monde chiite mais aussi débouché sur une crise diplomatique majeure. A la suite de l’Arabie saoudite, plusieurs pays alliés ont rompu ou suspendu leurs relations diplomatiques avec l’Iran. La raison? Le sac de l’ambassade saoudienne de Téhéran organisé par des éléments radicaux issus des bassidjis, les milices populaires iraniennes. Et l’intervention du Guide suprême de la République islamique, Ali Khamenei, qui déclarait dimanche que «la main divine de la revanche saisirait les politiciens saoudiens par la gorge».

Les autorités saoudiennes, qui se positionnent en défenseurs du monde sunnite, ont-elles sous-estimé la réaction du pouvoir iranien, héraut de la cause chiite? Elles ne pouvaient en tous les cas ignorer que la mise à mort du cheikh al-Nimr, leader religieux de la minorité chiite du royaume qui a été en partie formé en Iran, serait considérée comme une provocation de plus par Téhéran. «Mais ce n’était pas délibéré, précise Fatiha Dazzi Heni, spécialiste des monarchies arabes à l’Institut de recherche stratégique et d’études militaires (IRSEM) à Paris. Les dirigeants ont été acculés à procéder à cette exécution dans une logique de stabilité intérieure. L’ennemi du royaume est bien plus Al Qaida et Daech (l’organisation Etat islamique) que l’Iran.»

Parmi les 47 personnes exécutées samedi par Riyad – la plus importante exécution de masse du royaume depuis des années – 43 étaient présentées comme des extrémistes liés à Al Qaida, donc sunnites, et quatre comme des séparatistes chiites. Parmi les condamnés figuraient Farès Al-Shuwail Al Zahrani, le théoricien de la branche saoudienne de l’organisation fondée par Oussama ben Laden. Celui-ci avait été capturé en 2004, au plus fort d’une vague d’attentats perpétrés par l’organisation terroriste visant le royaume.

«A mon sens, la principale cible de la vague d’exécutions de samedi était Farès Al-Zahrani, explique dans les colonnes du Monde le spécialiste de l’Arabie saoudite Stéphane Lacroix. Pour éviter d’être pris en défaut d’anti-chiisme par l’EI et d’être critiqué par les milieux les plus conservateurs du royaume, Riyad a pris soin d’exécuter aussi le cheikh Al-Nimr. Tout cela était très calculé.» Selon Human Rights Watch, c’est la première fois depuis l’essor de l’EI en 2013, que des citoyens saoudiens sont exécutés dans leur pays pour des actions de type djihadiste.

Accusée de laxisme contre les extrémistes sunnites par les uns, soupçonnée de soutenir directement ces organisations par les autres, l’Arabie saoudite, sous l’égide du nouveau roi Salmane, durcit le ton. Mi-décembre, Mohammed ben Salmane, fils du roi et chef de la défense, annonçait la création d’une coalition antiterroriste formée de 34 pays musulmans. Abou Bakr al-Baghdadi, calife autoproclamé de l’État islamique, a riposté en appelant les Saoudiens à se soulever contre leurs dirigeants. «Si c’était une coalition islamique, elle se serait émancipée de ses seigneurs juifs et croisés et aurait fait de la mort des juifs et de la libération de la Palestine son objectif», a-t-il ajouté dans un enregistrement audio.

Ces exécutions sont d’abord un signal très clair donné aux Saoudiens tentés par l’embrigadement dans les rangs d’Al Qaida ou de l’État islamique et qui seraient de plus en plus nombreux, attirés par le chaos dans lequel prospèrent les deux organisations dans le Yémen voisin, renchérit Fatiha Dazzi Heni. «En exécutant le cheikh al-Nimr, condamné à mort en 2014, le pouvoir saoudien coupait l’herbe sous les pieds des djihadistes» qui se posent comme les champions de la lutte contre les chiites.

Engagée dans une lutte d’influence régionale face à l’Iran, l’Arabie saoudite se sent fragilisée avec l’échec de son intervention au Yémen, une opération lancée en mars dernier et destinée à stopper la rébellion houtie. Ce regain de tension avec l’Iran pourrait permettre au royaume de resserrer les liens au sein du monde sunnite. La Ligue arabe va ainsi se réunir d’urgence dimanche prochain à la demande de Riyad pour tenter d’imposer une approche commune face à Téhéran dans cette crise.

Lundi, 3000 personnes ont à nouveau manifesté dans les rues de Téhéran en huant la famille régnante d’Arabie saoudite alors qu’à Bagdad une mobilisation chiite appelait à rompre les relations avec le royaume. Pour tenter d’enrayer cette spirale, Moscou, Washington, Paris et Berlin sont intervenus pour appeler au calme et proposer leur médiation à un moment où la coopération entre les deux pays est cruciale pour donner vie à un hypothétique processus de paix en Syrie. Staffan de Mistura, le médiateur de l’ONU en Syrie, doit se rendre à Téhéran et à Riyad pour relancer le dialogue.

«Avec la rupture diplomatique, nous sommes au plus fort de la crise, estime Fatiha Dazzi Heni. Mais je ne crois pas du tout à une guerre entre les deux pays comme l’affirment certains.»

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