France

Alain Juppé, recours ambigu de la droite française

L’ancien premier ministre de Jacques Chirac publie son second livre de propositions et inaugurait mardi son QG de campagne. Objectif: s’imposer comme l’incontournable recours à droite face à Nicolas Sarkozy

Alain Juppé n’a pas changé. Ou si peu. A 70 ans, l’ancien premier ministre de Jacques Chirac reste ce «surdoué» un brin cassant, vite lassé des questions et prompt à nuancer les affirmations forcément trop simples pour être vraies.

A preuve? Son second livre de propositions, publié ce mercredi. François Fillon, l’un de ses rivaux pour la primaire présidentielle à droite, avait intitulé fin 2015 son ouvrage Faire (Ed. Albin Michel) pour incarner son goût de l’action. Alain Juppé, lui, a choisi Pour un Etat fort (Ed. Lattès). Manière d’indiquer qu’il sera, s’il est élu à l’Elysée en mai 2017, avant tout un guide et un arbitre, affairé à relancer et à réorienter la superstructure étatique française. «J’ai quelques atouts, a-t-il expliqué mardi lors d’une rencontre avec plusieurs journalistes, dont celui du Temps. J’ai fait ce que je disais à Bordeaux où j’ai été réélu maire avec 62% des voix. Je réformerai dans l’apaisement. En évitant les faux débats, comme celui sur la déchéance de nationalité qui se referme aujourd’hui comme un piège.»

On connaît l’équation de 2016 pour Les Républicains, le principal parti la droite française qui risque d’achever l’année en apocalypse si les primaires prévues les 20 et 27 novembre pour désigner son candidat à la présidentielle n’obtiennent pas le succès escompté, soit 2 à 3 millions d’électeurs dans 10 000 bureaux de vote. Côté pile, une autoroute a priori dégagée pour une alternance politique dans un an et demi, vus les records d’impopularité de l’actuel chef de l’Etat. Côté face en revanche, un évident problème Sarkozy. Devenu le patron du parti, puis efficace dans sa remise en ordre, l’ancien président continue d’être rejeté par une partie de son camp, et par une majorité de Français.

Différence de style

Alain Juppé, le «meilleur d’entre nous» de Jacques Chirac, peut-il dès lors s’imposer comme l’incontournable recours, dans la tradition de son mouvement gaulliste? Sa stratégie, en tout cas, joue à fond cette différence de style et de tempo. Pas un unique livre confession formaté pour la télévision… mais quatre livres programmes, plus «des notes ciblées pour engager une réflexion renouvelée et collective». Pas une imposante garde rapprochée, mais un commando de quelques élus, dont l’eurodéputé Arnaud Danjean, familier de la Suisse. Pas encore de grand rassemblement, mais des déplacements dans les régions «d’au moins une journée, avec un dîner et la nuit sur place, pour avoir le temps de comprendre et de convaincre». Méthode. Planification. Processus par étapes. «Sa stratégie n’est pas d’épater, mais de s’imposer dans tous les segments de l’électorat. Il n’est pas l’homme d’un parti et ne veut surtout pas l’être», explique un de ses conseillers.

Sa stratégie n’est pas d’épater, mais de s’imposer dans tous les segments de l’électorat. Il n’est pas l’homme d’un parti et ne veut surtout pas l’être

Le résultat? Un discours dosé, calibré. Le premier volet des propositions Juppé, à la rentrée 2015, visait l’école, la jeunesse, distillant une vision de la société française ouverte et moderne, compatible avec celle d’une gauche moderne et du centre. «Pour un Etat fort», laboure-t-il sur le terrain de la sécurité après les attentats du 13 novembre face auxquels, dit-il, «François Hollande a fait le job». L’objectif est cette fois l’électorat de droite. Alain Juppé différencie un «Etat gras d’un Etat fort», promet plus de libertés sur le terrain économique, évoque l’accélération de la réforme du code du travail, et dit «préférer l’application stricte des lois existantes à l’accumulation de nouvelles mesures sécuritaires». «Je le répète, poursuit-il. Nous avons beaucoup d’outils pour agir par exemple contre les menaces terroristes. Ce qu’il faut, c’est la fermeté et la constance pour les appliquer.»

Le rythme n’est pas celui de la conquête à la hussarde. Plutôt que de se lancer à l’assaut, face à un Nicolas Sarkozy aujourd’hui en position de leader assiégé, Alain Juppé joue tectonique. Il mise sur le mouvement des plaques électorales dans une France déboussolée par la présidence Hollande et la forte progression du Front national. Il veut tendre les ponts au-dessus des failles de la droite, exigeant de fermer au plus vite les mosquées salafistes tout en préconisant «de recréer quelque chose avec l’islam de France».

L’ancien premier ministre ne parle pas de réformes libérales, mais de «désengager l’Etat de l’économie», ou d’amener le fisc à changer de comportement vis-à-vis des entrepreneurs. Il cite le défunt président Pompidou qui répétait «N’emmerdez pas les gens!». Il promet d’abandonner les 35 heures, d’abroger l’impôt sur la fortune, et de miser sur les référendums d’entreprise pour faire changer les pratiques sociales s’il est élu. Car oui, on risquait presque de l’oublier: Alain Juppé est candidat. Conscient, dit-il, «que la bataille à droite sera farouche». Même s’il ajoute aussitôt, lui qui écrivit jadis La Tentation de Venise (Ed. Grasset): «Si ça ne marche pas, je ne vais pas continuer.»

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