Syrie

Une journaliste anti-Daech exécutée par l’EI

L’Etat islamique renforce sa chasse aux reporters syriens. Dernier épisode en date: l’annonce de l’exécution de Ruqia Hassan, mainte fois menacée par les djihadistes

Malgré les menaces, elle avait fait le choix de rester à Raqqa pour combattre l’Etat islamique (Daech selon l’acronyme arabe) avec tout ce qui lui restait: les mots. Rouge à lèvres et visage encadré par un foulard noir cerné d’un bandeau doré – qu’elle arborait sur sa page Facebook –, Ruqia Hassan, 30 ans, n’aura pas eu raison des djihadistes. Depuis le début de la semaine, les réseaux sociaux syriens pleurent la mort de la jeune reporter indépendante, annoncée juste avant le week-end par plusieurs sites d’information en langue arabe.

Selon la télévision Alaan, son exécution pour «espionnage» par l’Etat islamique, confirmée à sa famille en fin de semaine dernière, remonterait en fait au mois d’octobre. Elle vient tristement rallonger la liste des journalistes enquêtant sur les exactions commises par Daech et assassinés par l’organisation djihadiste. Depuis la fin de l’été, ils sont cinq à avoir payé le prix de leur engagement. En réalité, ils sont certainement plus nombreux, certaines familles craignant de se prononcer par peur de représailles. «L’EI veut constamment maintenir le couteau sous la gorge des gens. Ils veulent que leurs combattants sachent que Daech est capable de se venger contre ceux qui parlent contre eux», estime la journaliste indépendante Furat al-Wafaa.

Elle racontait le quotidien des habitants 

Connu sous le pseudonyme de Nissam Ibrahim, Ruqia Hassan avait étudié la philosophie à l’université d’Alep. D’après les témoignages émanant des réseaux sociaux, la reporter, d’origine kurde, était née et vivait à Raqqa. Lorsque l’EI en fit son fief, en 2014, cette révolutionnaire anti-Assad avait refusé de quitter sa ville. Depuis, elle s’obstinait à raconter de l’intérieur le quotidien des habitants, et à dénoncer l’EI. A l’occasion, elle rendait compte des frappes de la Coalition.

Dotée d’une bonne dose de sang-froid, elle avait toujours gardé son sens de la dérision. «Allez-y, coupez-nous l’accès à l’Internet, nos pigeons voyageurs s’en moqueront», avait-elle ironisé, en juillet dernier, sur sa page Facebook, en réaction à l’interdiction de se servir des points Wi-Fi à Raqqa – une mesure de restriction récemment adoptée par Daech. Ce fut l’une de ses dernières publications sur le Web. Selon Alaan, la jeune femme aurait vraisemblablement été arrêtée en août, avant d’être tuée en octobre, même si la date exacte de son exécution reste méconnue. Certains activistes soupçonnent l’EI d’avoir tardé à annoncer sa mort, afin d’utiliser sa messagerie privée pour piéger d’autres reporters.

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L’annonce, cette semaine, de son décès suit de quelques jours l’assassinat d’un autre journaliste syrien, Naji Jarf, à Gaziantep, ville turque frontalière de la Syrie. Rédacteur en chef du journal d’opposition Hentha, il venait de réaliser un documentaire sur les violations des droits de l’homme commises par l’EI à Alep. Fin octobre, les corps de deux autres reporters syriens avaient, eux, été retrouvés décapités à Sanliurfa, en Turquie. L’un collaborait à «Raqqa est massacrée en silence» (RBSS), un réseau d’activistes qui enquêtent, au péril de leur vie, sur les crimes de l’EI. Des meurtres en série visiblement destinés à faire taire les voix critiques.

Un meurtre pour cacher un échec militaire 

«L’étau se resserre. Avant, c’était sur les reporters étrangers. Maintenant, ce sont les Syriens qui sont visés […] J’ai aussi l’impression que l’EI utilise ces meurtres comme un moyen de faire diversion dès qu’il essuie un revers militaire», observe Abu Mohammad, un des fondateurs de RBSS. Lucide, Ruqia Hassan savait que son tour risquait d’arriver. Mais elle refusait de quitter Raqqa. «J’ai reçu des menaces de mort. Et quand Daech va m’arrêter et me tuer, c’est OK parce qu’ils vont me décapiter, mais je garderai ma dignité car c’est mieux que de vivre humiliée par l’EI», avait-elle déclaré sur Facebook, le 20 juillet. Le lendemain, elle disparaissait à jamais de la toile.

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